miroirs-Le Peintre Boris Taslitsky
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Boris Taslitzky naît le 30 novembre 1911 à Paris d’une mère couturière et d’un père ingénieur, tous deux émigrés de Russie en 1905.
Il commence à peindre à l’âge de quinze ans et étudie aux académies de Montparnasse puis à l’Ecole des Beaux-Arts où il rencontre Jean Amblard. Sa formation est marquée par l’enseignement de Jacques Lipchitz et de Jean Lurçat. En 1932, Boris Taslitzky achève son service militaire et, avec Jean Amblard, adhère à l’AEAR (Association des écrivains et des artistes révolutionnaires), mouvement à l’origine de la Maison de la Culture en 1935.
L’artiste est nommé secrétaire pour les peintres et les sculpteurs puis secrétaire général.
En 1935, Boris Taslitzky s’inscrit au Parti communiste français. En 1939, il est mobilisé puis fait prisonnier en juin 1940. Il s’évade mais est emprisonné le 13 novembre 1941. Trois ans plus tard, il est déporté à Buchenwald. Il y exécute une série de 111 dessins ayant pour thème les camps et le décès de sa mère à Auschwitz, qui seront présentés en 1946. A la Libération, Boris Taslitzky est nommé secrétaire de l’Union des arts plastiques qui réunit les survivants de l’AEAR (dont Edouard Pignon et André Fougeron).
Il collabore aux revues Arts de France et La Nouvelle Critique. Il reçoit le prix Blumenthal et effectue, en compagnie de Mireille Miailhe un voyage en Algérie en 1952, à l’origine d’une exposition commune. L’artiste enseigne le dessin à l'Ecole Supérieure des Arts Décoratifs jusqu’en 1980. Il est décoré de la croix de guerre et de la médaille militaire, puis en 1997 nommé Chevalier de la Légion d’honneur.
Encouragé par l’enseignement du sculpteur Jacques Lipchitz, Boris Taslitzky copie les Grands Maîtres au Musée du Louvre, Rubens, Delacroix, Courbet ou encore Géricault. Du milieu des années 40 à la fin des années 50, à travers son engagement politique, il participe aux débats autour du réalisme socialiste.
Cet art à l’esthétique figurative mise au service de la propagande communiste est défini à la Conférence Internationale de Karkov comme un art devant “rendre compte de la réalité dans son développement révolutionnaire”. Adhérant à ces principes, l’artiste prône un retour aux traditions nationales “réalistes” et engagées incarnées par des artistes tels David, Courbet, Daumier, Picasso.


Quand Boris Taslitzky dessinait l’indicible Mort .

Le peintre est décédé à Paris, le 9 décembre 2005, à quatre-vingt-quatorze ans. Il témoignera de son internement avec Cent Onze Dessins faits à Buchenwald.
En décembre 1943, du fond du cachot 5-2 du camp de Saint-Sulpice dans le Tarn, Boris Taslitzky écrivait : « J’ai vécu une vie splendide. Une vie de luxe. Le luxe, c’est d’être là où pleuvent les coups, lorsque la dignité humaine est en jeu. » Et quelques années plus tard, de retour du camp de Buchenwald, il ajoute : « Si je vais en enfer, j’y ferai des croquis.
D’ailleurs, j’ai l’expérience, j’y suis déjà allé et j’y ai dessiné !… » Boris Taslitzky est mort vendredi 9 décembre, à Paris, dans cette ville qui l’avait vu naître un 30 septembre 1911. Fils d’immigrés russes ayant fui la Russie après l’échec de la révolution de 1905, Taslitzky perdra très jeune son père, engagé dans la défense de la France, sur le front de la Première Guerre mondiale.
Élevé seul par sa mère, qui ne reviendra pas, elle, d’Auschwitz, il entre aux Beaux-Arts en 1928.
Toute sa vie, il l’aura consacré au dessin, à la peinture que jamais il n’aura dissocié de son engagement politique. Où qu’il se trouve, et l’histoire, hélas, l’a conduit aux portes de l’enfer, il ne manque aucune occasion de s’emparer d’une expression, d’un regard, d’un soupir, de fixer une attitude, de saisir un geste. La violence, la peur, la colère, la révolte, la satisfaction, la joie, il les croque d’un geste vif et précis.
Il peint le quotidien et l’événement, l’ordinaire et l’exceptionnel sur des dizaines de carnets qui emplissent ses poches et jonchent son atelier.

D’une grande discrétion et d’une gentillesse à l’épreuve du temps, il descendait tous les dimanches à l’angle de la rue de Bucci, il y a peu encore, acheter son Huma dimanche.
Membre du PCF, Henri Malberg raconte « l’émotion encore intacte de Boris quand il parlait de ce déporté qui, à Buchenwald, volait aux nazis des feuilles pour lui permettre de dessiner. C’était risquer la peine de mort immédiate ». Autre souvenir, plus récent, lors de son 90e anniversaire, à Fabien.
Malberg se souvient : « Boris, l’air de rien, s’est mis à parler des années où les rapports du Parti communiste avec les intellectuels étaient faits d’amour fou et de fureur, de formidables débats idéologiques et d’injustes exclusions. »

Aux côtés de Picasso, léger, Matisse
Et que dit Boris, ce jour-là ? « Nous n’avons pas eu la sagesse de comprendre que nos différences étaient notre commune richesse. » Il racontait qu’en 1936, dans une école du Parti, une dirigeante avait dit : « Les intellectuels n’ont qu’à se taire. » Il allait se lever et partir quand quelqu’un lui dit : « Reste, le prochain cours c’est Politzer. »
Fin 1933, Taslitzky est de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires. En 1935, l’artiste rejoint le Parti communiste. Il se définit alors comme « peintre réaliste à contenu social ». En 1936, à l’occasion de la sortie de la pièce de Romain Rolland Quatorze Juillet, il expose aux côtés de Picasso, Léger, - Matisse… dans le hall du Théâtre de l’Alhambra.
Le 2 mars 1937 paraît le premier numéro du journal communiste Ce soir. Louis Aragon et Jean-Richard Bloch chargent Taslitzky d’en faire les dessins d’illustration. En 1938, il devient secrétaire général des Peintres et Sculpteurs de la maison de la culture de Paris, puis responsable du bulletin de l’association.

Mobilisé, il est fait prisonnier après la drôle de guerre. Il s’échappe une première fois, puis est à nouveau arrêté.
Il est incarcéré à la centrale de Riom, dans le Puy-de-Dôme. La Pesée, tableau saisissant exposé au musée de la Résistance nationale de Champigny-sur-Marne, témoigne de cette incarcération. Le 11 novembre 1943, Taslitzky fait l’objet d’une mesure d’internement administratif qui le conduit au centre de séjour surveillé de Saint-Sulpice-la-Pointe, dans le Tarn.
Là, il peint de grandes fresques d’inspiration révolutionnaire sur les cloisons en planches de cinq des baraquements du camp. L’archevêque de Toulouse fournissant la peinture, il accepte même de décorer la chapelle, à la demande de certains de ses camarades, sous la surveillance des miliciens.
Le chef-d’oeuvre est la fresque qui décore la chapelle du camp : Taslitzky fait du Christ le symbole de l’homme résistant pour la liberté de la France, bafoué par ses idées, solidaire des souffrances d’un peuple.

« Il faut que je dessine cela »
Le 31 juillet 1944, remis aux Allemands avec 622 autres internés, Boris Taslitzky est déporté à Buchenwald. Ils y arrivent le 5 août 1944.
À l’arrivée dans le camp et au vu des détenus en haillons rayés, sa première pensée s’exprime ainsi : « Il faut que je dessine cela. » Il comprend que le fait de dessiner constitue l’un des moyens de lutte contre la déshumanisation voulue par les SS. Il dessine et aquarelle sur le papier son témoignage.
Il montre l’indicible, le triomphe de la mort. Roger Arnoult, l’un des dirigeants de l’organisation clandestine, l’aide à planquer la centaine de dessins réalisés. À la libération du camp, Christian Pineau, rapatrié en priorité, les remet à Aragon qui les réunit dans un album et les publie, en 1946, sous le titre : Cent onze Dessins faits à Buchenwald.

En 1945, de retour de - déportation, Boris Taslitzky peint, de mémoire, en s’aidant des dessins clandestins, une vaste fresque représentant le Petit Camp de - Buchenwald et, en 1950, il réalise le tableau intitulé la Mort de Danielle Casanova, arrêtée comme résistante et morte en déportation.

On l’aura compris : Boris Taslitzky a été un homme, un peintre du XXe siècle, ce siècle de tous les espoirs, de toutes les utopies possibles, de toutes les désillusions, de toutes les horreurs aussi. Il a été de tous les engagements, dès les années trente, contre la menace fasciste qui gangrenait la société française et l. Taslitzky s’est battu, a résisté, courageusement.
Les Cent Onze Dessins faits à Buchenwald sont un cri d’humanité, un témoignage unique sur les conditions de détention des déportés. Taslitzky, d’un crayon incroyablement fin et précis, a immortalisé ces déportés, leur rendant leur dignité d’hommes. L’engagement politique de Boris Taslitzky, « peintre réaliste à contenu social », est indissociable de son oeuvre picturale. Son opposition à la guerre le conduit en Algérie, juste avant le conflit et la lutte pour l’indépendance. Le Chili et le Zaïre attirent également son attention de peintre, « peintre de la réalité dans son devenir », exprimant cette réalité dans son histoire en mouvement. Voilà, résumée en quelques lignes, la vie d’un homme au destin incroyable dont la peinture a constitué la clé de voûte de son engagement.
C’était un artiste dont le trait aiguisé laisse un témoignage incommensurable de l’histoire du XXe siècle.

Marie-José Sirach ( l'Humanité du 12/12/2005)


Exposition du peintre Boris Taslitzky.



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