miroirs-le temps des esclaves
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La guerre de Spartacus (73-72 av. J.-C.)

Chef des esclaves révoltés contre Rome, ce prince thrace leva une armée rebelle qui fut vaincue par Crassus en 71 avant Jésus-Christ.

Il arrivait que, malgré les précautions prises par le lanista (=trafiquant d'esclaves possesseur d'une école de gladiateurs), des révoltes se produisaient, elles étaient en général rapidement réprimées par les forces de police locales et tout rentrait dans l'ordre.
Lorsque soixante-quatorze pensionnaires, des Thraces, des Gaulois, des Germains, s'évadèrent de l'école de Lentulus Batiatus, située à Capoue, personne ne pouvait soupçonner que cet événement mineur serait à l'origine d'un des plus grands dangers courus par Rome au cours de son histoire.

SPARTACUS
Les instigateurs de l'évasion étaient Spartacus, un Thrace de naissance libre qui avait servi comme auxiliaire dans l'armée romaine, avait déserté et, repris, avait été réduit en esclavage, Crixus et Oenomaüs, des Gaulois, eux aussi , croit-on, esclaves de fraîche date. Les évadés se réfugièrent sur les pentes du Vésuve.
Le pouvoir ne prit l'affaire au sérieux à Capoue et à Rome, où les esprits étaient préoccupés par les événements d'Espagne et d'Orient, que lorsque des milliers d'esclaves eurent rejoint les évadés. Comme d'habitude dans ce genre de situation, le Sénat se contenta d'envoyer des cohortes d'auxiliaires dont elle confia le commandement au préteur Claudius Glaber. Celui-ci bloqua les révoltés : il savait qu'ils étaient mal armés et dépourvus de vivres ; il suffisait donc d'attendre que la faim les réduisît à se rendre.
C'était sans compter sur la forte personnalité de Spartacus, qui n'était pas seulement doué d'une force herculéenne mais aussi d'une intelligence très pragmatique : il comprit qu'il ne pouvait affronter en bataille rangée même les troupes médiocres du préteur.
Les assiégés remarquèrent que les Romains ne gardaient pas la position du côté d'un à-pic qu'ils jugeaient impraticable. C'est de ce côté que Spartacus fit descendre ses hommes, de nuit, à l'aide d'une échelle fabriquée avec des sarments de vigne, contourna les positions romaines et, profitant de l'effet de surprise, les mit en déroute.

Après ce succès, Spartacus, qui vit ses effectifs augmenter, organisa des raids pour assurer la subsistance de ses hommes et pour s'emparer des armes nécessaires pour combattre les troupes que ne manquerait pas d'envoyer Rome. Il s'empara en même temps d'un butin qui allait lui servir ultérieurement de monnaie d'échange pour satisfaire les besoins d'une véritable armée.

De fait les préteurs envoyés pour mettre fin à cette rébellion qui menaçait les riches propriétés des grands propriétaires terriens -des sénateurs- furent successivement tous battus. Ce n'était plus une simple révolte à laquelle Rome devait faire face mais une guerre qu'il fallait soutenir.

LA REVOLTE
Les insurgés divisèrent leurs forces en deux (Oenomaüs avait été tué) : Crixus, avec vingt mille ou trente mille hommes, gagna la Lucanie tandis que Spartacus, avec des forces plus importantes encore se dirigea vers le Nord pour gagner la plaine du Pô après avoir traversé le Picenum.

Le Sénat, alarmé, chargea les consuls Gellius et Lentulus de la guerre avec deux légions chacun.
Gellius, au Sud, vainquit Crixus et anéantit les deux tiers de son armée, Lentulus devait arrêter Spartacus dans sa progression. Après la défaite de Crixus, Spartacus vainquit d'abord Lentulus puis il se retourna contre Gellius, dont il dispersa l'armée.

Puis il honora les mânes de Crixus par des jeux funèbres au cours desquels, suprême humiliation pour Rome, il contraignit trois cents soldats romains prisonniers à se battre et à se tuer entre eux. Il paracheva ses succès en mettant en déroute le gouverneur de la Gaule cisalpine Caius Cassius.
Rome pouvait tout craindre, comme au temps d'Hannibal.

Nulle part Spartacus ne put trouver un lieu où s'installer de façon durable, jamais il ne put réunir des forces comparables à ses prédécesseurs siciliens .
Pour marcher sur Rome avec une chance de victoire décisive, il lui eût fallu disposer de troupes mieux armées et mieux entraînées. Il renonça ou remit à plus tard. Dans sa marche vers le Sud, il triompha encore une fois des deux armées réunies des consuls dans le Picenum, ce qui mit fin à la campagne de 72, et il rassembla ses forces dans le Bruttium, en instituant la ville de Thurii sa capitale. La carte dit assez qu'il s'était enfermé comme dans une sorte de nasse.

ROME RESPIRE
Rome respirait : elle n'était plus sous la menace d'une attaque prochaine.
Spartacus, lui, préparait l'avenir en échangeant avec le monde grec les objets du butin contre les matériaux destinés à la fabrication des armes. Pour conduire la guerre, le Sénat fit appel au préteur Marcus Licinius Crassus.

Crassus accepta parce qu'il était ambitieux et que cette guerre le concernait personnellement dans une certaine mesure : il était immensément riche -il recevra le surnom personnel de dives (= le riche) et sa richesse reposait en partie sur le très grand nombre des esclaves qu'il possédait et dont il tirait un revenu régulier en les louant Sa famille était honorablement connue mais il devait sa fortune au rôle qu'il avait joué auprès du dictateur Sylla (il aurait multiplié ses biens par vingt grâce aux proscriptions) et à une spéculation immobilière qui en faisait un des plus grands propriétaires de maisons et d'appartements à louer à Rome.

Sénateur, il était lié aux milieux d'affaires. Sans scrupules et opportuniste, il entretenait une rivalité aiguë avec Pompée (Plutarque, Crassus). Or celui-ci, ayant vaincu Sertorius, s'apprêtait à revenir dans la Ville une fois qu'il aurait rétabli l'ordre romain en Espagne. Crassus devait faire vite pour conquérir une place de premier plan dans le monde politique. Rome vit en lui un sauveur et elle lui confia dix légions.

Fait inhabituel, Crassus engage les opérations en octobre et il les finance sur ses deniers. Il ne cherche pas à engager le combat avec Spartacus conçut le projet de passer en Sicile en faisant appel aux pirates ciliciens, excellents marins, mais ceux-ci se dérobèrent.
Il construisit des radeaux qui ne résistèrent pas à la mauvaise mer de la saison. Il était donc bloqué dans l'extrême Sud de la péninsule, d'autant plus étroitement que Crassus lui barra le passage en creusant, sur cinquante cinq kilomètres de long un fossé de quatre mètres cinquante de profondeur, d'une largeur égale, et un remblai garni d'une palissade. Dispositif infranchissable qui incita Spartacus à engager des négociations qui échouèrent.

La situation de Spartacus n'était pas enviable pour autant : il devait faire face au mécontentement de certains dans ses propres rangs, tous ses mouvements étaient constamment épiés et contrôlés par Crassus, il savait que le gouverneur de la Macédoine, Lucullus, avait débarqué à Brindes avec son armée. Des succès partiels, comme celui qu'il remporta sur le légat de Crassus, Quinctius, ne pouvaient que retarder l'échéance.

LA BATAILLE FINALE
Il se résolut à livrer bataille, en Lucanie.
Cette bataille serait décisive, il le savait. De part et d'autre on se battit avec acharnement et soixante mille esclaves restèrent sur le terrain et, parmi eux, Spartacus dont on ne retrouva pas le corps dans cet amoncellement de cadavres. La guerre était finie. Pompée extermina cinq mille esclaves qu'il rencontra sur sa route en Étrurie. Crassus fit crucifier six mille prisonniers sur les cent quatre-vingt quinze kilomètres de la via Appia qui conduisent de Capoue à Rome.

La répression ne fut pas plus cruelle : en Sicile le consul Calpurnius Pison avait fait mettre en croix huit mille esclaves. Elle fut plus spectaculaire et, à ce titre, elle a frappé davantage les esprits.

LE SYMBOLE DE TOUTES LES REVOLTES
Les historiens s'accordent pour dire qu'elle n'avait pas plus de chances de triompher.
Cependant la guerre de Spartacus est restée aux yeux des Romains la guerre servile par excellence, peut-être parce qu'elle s'était déroulée en Italie et qu'elle leur avait rappelé l'époque de la deuxième guerre punique.

Elle est devenue, dans notre siècle, un exemple pour les révolutionnaires du monde entier : un mouvement s'est réclamé de lui en Allemagne, celui du Spartakisme, qui a joué un rôle important dans la révolution de 1918. Il est même plus qu'un exemple : un symbole.




L'esclavage à Rome
Comme la Grèce, Rome a longtemps connu un esclavage domestique et patriarcal. Mais, à partir de la fin du IIIe siècle av. J.-C., les structures sociales traditionnelles sont bouleversées par les conquêtes : pendant deux siècles, le bétail humain afflue de tout le bassin méditerranéen vers l'Italie.
Jules César, à lui seul, aurait fait vendre 1 million de Gaulois et, sous Trajan, il y aurait eu à Rome 400 000 esclaves sur 1 million d'habitants ! L'État les emploie pour les grands travaux publics ; d'autres servent comme domestiques ; d'autres encore sont gladiateurs. La plupart, cependant, forment le cheptel humain des grandes propriétés, les latifundia, qui l'emportent sur la paysannerie libre au temps des Gracques (IIe s. av. J.-C.).

Rares dans la Grèce classique, les révoltes d'esclaves sont nombreuses à Rome, surtout à la fin de la République. Certaines débouchent même sur de véritables guerres de classes. La plus terrible éclate à Capoue, en 73 av. J.-C., sous la direction de Spartacus, un gladiateur thrace.
Sa troupe, composée principalement de Celtes et de Germains, finit par regrouper 60 000 esclaves, pour lesquels il tente d'ouvrir, vers le nord, le chemin de la liberté. Spartacus tient la campagne deux ans. Mais Rome mobilise des moyens exceptionnels, et la répression est féroce : de Capoue à Rome, 6 000 crucifiés jalonneront le triomphe de Crassus le Riche qui met fin à la révolte.

Par la suite, avec l'établissement de la Paix romaine au début de l'Empire, le recrutement de nouveaux esclaves devient plus difficile, tandis que les affranchissements se font plus nombreux, notamment sous l'influence du stoïcisme.
La main-d'œuvre servile, plus coûteuse, devient ainsi moins rentable, ce qui favorise le développement d'énergies de substitution comme le moulin à eau, connu de longue date, mais peu employé tant que le moteur humain restait bon marché. Sous le Bas-Empire, les grands troupeaux d'esclaves ont tendance à disparaître des latifundia, qui préfèrent confier l'exploitation des terres à des paysans libres, les colons.




BIOGRAPHIE
Voici le texte d'Appien, tiré de son ouvrage "Histoire des Guerres civiles", concernant Spartacus.
"A cette même époque, parmi les gladiateurs entretenus à Capoue par les Romains et destinés aux jeux du cirque, se trouvait un Thrace, nommé Spartacus, qui avait autrefois servi dans l'armée, et avait été fait prisonnier et vendu.
Il persuada 70 de ses camarades de braver la mort pour recouvrer la liberté, plutôt que de se voir réduit à servir de spectacle dans les arènes des Romains ; et, forçant ensemble la garde chargée de veiller sur eux, ils s'échappèrent.
Spartacus et sa bande s'armèrent avec les armes de tout genre dont ils dépouillèrent quelques voyageurs, et se retirèrent sur le mont Vésuve. Là, plusieurs esclaves fugitifs et quelques hommes libres des campagnes vinrent se joindre à lui. La justice rigoureuse qu'il mit dans la distribution et dans le partage du butin lui attira rapidement beaucoup de monde.

... Les Romains ne pensaient pas que ce dût être une guerre dans toutes les formes. Ils croyaient qu'il suffirait contre ces brigands d'entrer en campagne. Varinius Glaber et Publius Valerius furent successivement vaincus.
Après ces succès, le nombre des adhérents de Spartacus s'accrut encore davantage, et déjà il était à la tête d'une armée de 70 000 hommes. Alors, il se mit à fabriquer des armes et à prendre des dispositions militaires dans toutes les règles.

Rome, de son côté, fit marcher les consuls avec deux légions... Spartacus les attaqua tour à tour, les vainquit l'un après l'autre et ils furent obligés tous les deux de reculer en désordre. Spartacus immola... 300 prisonniers romains; et son armée se montant à 120.000 fantassins, il prit rapidement la route de Rome, après avoir brûlé tous les bagages dont il n'avait pas besoin, fait passer au fil de l'épée tous les prisonniers et tuer toutes les bêtes. de somme, pour ne pas ralentir sa marche. Beaucoup d'autres esclaves prirent son parti, et vinrent grossir son armée, mais il ne voulut plus admettre personne.
Les consuls retournèrent à la charge contre lui dans le pays des Picènes... il furent vaincus encore une fois.. Malgré ce succès, Spartacus renonça à son projet initial de marcher sur Rome, parce qu'il sentit qu'il n'était pas assez habile dans le métier des armes, et que ses troupes n'étaient pas convenablement armées, car nulle cité ne le secondait. Toutes ses forces consistaient en esclaves fugitifs et en aventuriers...

Il y avait déjà trois ans que durait cette guerre, dont on s'était moqué d'abord ; dont on ne parlait qu'avec mépris comme d'une guerre de gladiateurs ; mais quand il fut question de confier le commandement à d'autres chefs, nul ne se mit sur les rangs, sauf Crassus... Il marcha contre Spartacus à la tête de six nouvelles légions.
A son arrivée au camp, il fit décimer les deux légions qui avaient fait la campagne précédente, pour les punir de s'être si souvent laissé vaincre...

Spartacus fut enfin blessé à la cuisse par une flèche. Le reste de son armée, en désordre, fut mis en pièces. Le nombre des morts du côté des gladiateurs fut incalculable.
Il y périt environ 1.000 Romains. Il fut impossible de retrouver le corps de Spartacus. Les nombreux fuyards cherchèrent asile dans les montagnes. Crassus les y poursuivit.
Ils se partagèrent en quatre bandes, luttant alternativement jusqu'à extermination complète, à l'exception de 6.000 d'entre eux, qui, faits prisonniers, furent mis en croix le long de la route de Capoue à Rome."

Sculpture : Spartacus de Denis Foyatier, musée du Louvre, photos : Spartacus du film de Stanley Kulbich avec Kirk Douglas, peinture du peintre Véronèse.








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