miroirs-Pablo Néruda, 1904 - 1973, poète Chilien
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NERUDA (Pablo) 1904-1973
Neruda n’a jamais démenti ce portrait incisif que Federico García Lorca donnait de son ami, en décembre 1934, lors d’un récital à l’université de Madrid :
« Je vous dis de vous disposer à entendre un poète authentique, de ceux dont les sens sont apprivoisés à un monde qui n’est pas le nôtre et que peu de gens perçoivent ;
un poète plus proche de la mort que de la philosophie, plus proche du sang que de l’encre ;
un poète plein de voix mystérieuses que lui-même, heureusement, ne sait pas déchiffrer ;
un homme véritable qui sait bien que le jonc et l’hirondelle sont plus éternels que la joue dure de la statue. »


D’origine modeste, Pablo Neruda, de son vrai nom Ricardo Neftali Reyes Basoalto, est né le 12 juillet 1904 à Parral, au Chili. Son enfance, très proche de la nature, a pour cadre Temuco, petite ville de l’Araucanie.
Dès l’adolescence, et pendant ses études dans la capitale Santiago, il écrit avec avidité.
Depuis 1923, date de Crépusculaire (Crepusculario), les œuvres se succèdent au long d’une vie marquée par les voyages, l’errance, l’exil : ainsi toute ma vie, je suis allé, venu, changeant de vêtements et de planète.

À partir de 1927, il occupe plusieurs postes consulaires : Rangoon, Colombo, Batavia, Buenos Aires ; il se trouvait à Madrid en 1935, à la veille de la guerre civile.

Après un séjour au Chili, Neruda est nommé, en 1940, consul général au Mexique. La peinture des grands muralistes, Orozco, Rivera, Siqueiros, n’est pas sans influence sur Le Chant général (Canto general) qu’il compose alors.

En 1945, le poète est élu sénateur des provinces minières du nord du Chili ; la même année, il adhère au Parti communiste mais les persécutions du président de la République, Gabriel González Videla, l’obligent à fuir son pays. Les voyages à nouveau se multiplient aux quatre coins du monde. En 1950, Neruda a obtenu le prix Staline de la paix.
Sous le gouvernement socialiste du président Allende, il a été nommé en 1970 ambassadeur du Chili à Paris, et, en 1971, il a reçu la consécration du prix Nobel de littérature. Les œuvres, cependant, au fil des ans, n’ont pas cessé de voir le jour, tout imprégnées des péripéties d’une vie tumultueuse et généreuse.

Depuis son adolescence, Neruda n’a jamais cessé, à travers son œuvre multiple, de tenir le journal d’une vie dont on dirait qu’il craint de perdre la moindre page.

Neruda dénonce avec véhémence les horreurs d’une guerre toujours présente en ce monde, notamment au Vietnam. Il révèle l’expérience de la mort humaine à travers les objets, les signes qui subsistent après les catastrophes ; ainsi parle-t-il de l’enfant brûlée sous les décombres de sa maison ou étouffée dans la rizière, en évoquant simplement une poupée aux yeux vides, seule rescapée du bombardement. La mer, si importante dans l’œuvre nérudienne, représente ici encore l’éternité, mais elle aussi est menacée par les atteintes de l’homme.

Refusant toute forme de culte et d’autosatisfaction, l’écrivain réaffirme humblement son espérance et sa volonté de comprendre les hommes, ses frères, y compris les bourreaux car il n’est point de lutte sans une part de complicité avec le mal.

L’activité politique du poète ne connaît point de relâche durant les années 1969 et 1970. Le 30 septembre 1969, Neruda est désigné par son parti comme candidat à la présidence de la République.
Il parcourt le Chili en tous sens et clame son adhésion à l’Unité populaire qui vient de se créer. En janvier 1970, il retire sa candidature afin de permettre à un candidat unique de l’Unité populaire de se présenter aux élections.
Salvador Allende est élu en septembre, avec 36,3 p. 100 des voix, et le Congrès confirme cette élection le 24 octobre 1970.

Nommé ambassadeur à Paris, Neruda arrive en France en mars 1971. Réceptions, voyages, vie mondaine épuisent le poète déjà très affaibli.
Le 21 octobre 1971, le prix Nobel de littérature lui est décerné. Dans le discours qu’il prononce à Stockholm, le poète évoque avec tendresse les frères inconnus qui l’aidèrent à franchir les Andes alors que sa tête était mise à prix dans son propre pays (1949).

Réaffirmant « qu’il n’y a pas de solitude inexpugnable » et que le poète n’est pas « un petit dieu », Neruda se rallie à la prophétie de Rimbaud : « À l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes », en laquelle il voit la proclamation d’un avenir certain. En 1972, il prononce devant le Pen Club International un discours dénonçant le blocus américain contre le Chili.
Géographie infructueuse (Geografía infructuosa, 1972) paraît en mai à Buenos Aires : pressentant sa proche agonie, le poète s’interroge sur sa vie et sur son œuvre poétique. Renonçant à son poste, il quitte la France le 20 novembre 1972 et rentre au Chili avec Mathilde Urrutia. Son peuple l’accueille triomphalement à Santiago.

1973, le dernier combat : « Ma chanson est offensive et dure comme la pierre araucane » Neruda participe à la campagne pour les élections de mars en écrivant Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne (Incitación al nixonicidio y alabanza de la revolución chilena, 1973) ; tout en chantant l’Océan et Quevedo, il fustige dans de courts pamphlets les « politicards » et les « larrons ».
Le 11 septembre, un putsch militaire renverse le gouvernement de l’Unité populaire. Allende est assassiné à la Moneda . Le 23 septembre Pablo Neruda meurt à Santiago. Ses obsèques se déroulent en présence de l’armée : des chants jaillissent de la foule, témoignant, par-delà la mort, du pouvoir subversif de la poésie.

Le 12 juillet 2004, Pablo Neruda aurait eu cent ans.
Pablo Neruda est de ces poètes qui ont vécu pleinement dans leur siècle.

" Il est un des rares poètes qui aient réussi à incarner la poésie aux yeux de tout un peuple et même d’un continent ", assure Alain Sicard, universitaire et spécialiste de Pablo Neruda.
Et d’ajouter : " Si je devais avoir une seule image de Neruda, ce serait celle d’un poète explorateur de la matière et de l’amour. " Neruda est un des plus grands poètes communistes chilien du XXe siècle. De son vrai nom Ricardo Eliecer Neftali Reyes Basoalto, Pablo Neruda, orphelin de mère, est élevé par son père, cheminot, José Reyes Morales, à Temuco, une petite ville de l’Araucanie.
Son enfance passée dans un milieu modeste et ouvrier le marquera à tout jamais et lui fera prendre conscience de l’inégalité profonde qui règne entre les hommes. " L’homme doit se faire entendre et c’est au poète de transmettre sa voix, de devenir son cri ", écrit-il dans J’avoue que j’ai vécu, ses Mémoires.

L’expérience de l’écriture intervient très tôt : " Dans le fin fond de mon enfance, j’éprouvai un jour une émotion intense et je traçai quelques mots semi rimés (.)
Je les mis au propre sur un papier, en proie à une profonde anxiété, à un sentiment jusque-là inconnu, mélange d’angoisse et de tristesse. " Et dès l’âge de quinze ans, il se proclame poète sous le pseudonyme Pablo Neruda, emprunté au poète tchèque Jan Neruda. " Neruda vient de très loin, il a dû surmonter beaucoup d’obstacles pour ne pas abandonner l’écriture puisque son père le voyait médecin ou avocat ", raconte Alejandro Canseco-Jerez, professeur de littérature latino-américaine à l’université de Metz et commissaire scientifique d’une exposition de photos qui rend hommage au poète. Après avoir fréquenté les cercles poétiques et faméliques de Santiago, où il fait ses études, il part en 1927 comme consul à Rangoun, en Birmanie. Son passage en Orient jusqu’en 1932 marque sa poésie : il y écrira Résidence sur la terre, " une ouvre qui, déjà, fait de lui un immense poète ", précise Alain Sicard.

Figure majeure de l’Amérique latine, Neruda va devenir au fil des années une icône associée " aux drames et aux espoirs collectifs de tout un continent ". Angel Parra, fils de la chanteuse engagée Violeta Parra et chanteur populaire communiste chilien expulsé de son pays, vivant en France depuis 1976, témoigne combien Neruda demeure une référence dans la mémoire collective : " Même si beaucoup de gens n’ont pas lu Neruda, tout le monde le connaît au Chili. " Leurs routes se sont croisées à plusieurs reprises.
Neruda avait soixante-deux ans, Angel Parra en avait vingt-trois ans. Il était chanteur et militant aux Jeunesses communistes chiliennes...
Ces idéaux et son engagement politique, c’est une trentaine d’années auparavant que Neruda en fera l’expérience aux côtés de ses amis poètes espagnols qui se battront corps et âme contre la dictature franquiste à l’instar de Federico Garcia Lorca, fusillé en 1936.

Neruda écrit cette même année Chant aux mères des miliciens morts.
Lorsqu’il rentre au Chili, il s’occupe, en tant que partisan du Frente popular, de l’accueil de deux mille réfugiés républicains espagnol au Chili à bord du Winnipeg.

Engagé dans le Parti communiste chilien et convaincu par les idéaux communistes, " il vit de manière discrète mais très profonde la crise politique déclenchée par la révélation des crimes de Staline ", raconte Alain Sicard.

À partir des années soixante, son oeuvre reste marquée par " une volonté d’examiner le monde à partir de ses propres contradictions ", poursuit-il.

Pablo Neruda est un homme enraciné dans son siècle au point que peu de temps après le coup d’État militaire du 11 septembre 1973 contre l’Unité populaire et la mort de son compagnon Salvador Allende qu’il avait activement soutenu pendant sa campagne, il meurt, le 23 septembre, à Santiago du Chili, envahi de tristesse.

Et Alejandro Canseco Jerez de relater une anecdote digne de la puissance du personnage : " Alors qu’il est malade et alité, les militaires vont dans sa maison pour la fouiller. Et pour ne pas trop le déranger, un militaire lui propose de fouiller sa chambre en dernier. Neruda lui répond qu’il peut commencer par elle mais le met en garde contre un danger qui s’y trouve. Le militaire soupçonne alors une arme ou une bombe. Neruda lui répond : "Non, c’est de la poésie". "

Ixchel Delaporte, L'Humanité du 03/07/2004


Esta obra fue escrita por Pablo Neruda Publicada originalmente en Santiago de Chile por Editorial Nascimento © 1924 Pablo Neruda y Herederos de Pablo Neruda

Fille brune, fille agile, le soleil qui fait les fruits,
qui alourdit les blés et tourmente les algues,
a fait ton corps joyeux et tes yeux lumineux
et ta bouche qui a le sourire de l'eau.

Noir, anxieux, un soleil s'est enroulé aux fils
de ta crinière noire, et toi tu étires les bras.
Et tu joues avec lui comme avec un ruisseau,
qui laisse dans tes yeux deux sombres eaux dormantes.

Fille brune, fille agile, rien ne me rapproche de toi.
Tout m'éloigne de toi, comme du plein midi.
Tu es la délirante enfance de l'abeille,
la force de l'épi, l'ivresse de la vague.

Mon coeur sombre pourtant te cherche,
J'aime ton corps joyeux et ta voix libre et mince.
Ô mon papillon brun, doux et définitif,
tu es blés et soleil eau et coquelicot.

Fille brune, fille agile, le soleil qui fait les fruits,
qui alourdit les blés et tourmente les algues,
a fait ton corps joyeux et tes yeux lumineux
et ta bouche qui a le sourire de l'eau.

Noir, anxieux, un soleil s'est enroulé aux fils
de ta crinière noire, et toi tu étires les bras.
Et tu joues avec lui comme avec un ruisseau,
qui laisse dans tes yeux deux sombres eaux dormantes.

Fille brune, fille agile, rien ne me rapproche de toi.
Tout m'éloigne de toi, comme du plein midi.
Tu es la délirante enfance de l'abeille,
la force de l'épi, l'ivresse de la vague.

Mon coeur sombre pourtant te cherche,
J'aime ton corps joyeux et ta voix libre et mince.
Ô mon papillon brun, doux et définitif,
tu es blés et soleil eau et coquelicot.
Niña morena y ágil, el sol que hace las frutas,
el que cuaja los trigos, el que tuerce las algas,
hizo tu cuerpo alegre, tus luminosos ojos
y tu boca que tiene la sonrisa del agua.

Un sol negro y ansioso se te arrolla en las hebras
de la negra melena, cuando estiras los brazos.
Tú juegas con el sol como con un estero
y él te deja en los ojos dos oscuros remansos.

Niña morena y ágil, nada hacia ti me acerca.
Todo de ti me aleja, como del mediodía.
Eres la delirante juventud de la abeja,
la embriaguez de la ola, la fuerza de la espiga.

Mi corazón sombrío te busca, sin embargo,
y amo tu cuerpo alegre, tu voz suelta y delgada.
Mariposa morena dulce y definitiva
como el trigal y el sol, la amapola y el agua.


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