miroirs-Hiroshima
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Lors de l'annonce du largage de la bombe sur Hiroshima, le président Truman déclara que c'était pour hâter la fin de la guerre que cette décision avait été prise. Après le rejet de l'ultimatm lancé aux Japonais de Postdam le 28 juillet, il s'agissait d'éviter un débarquement au Japon, qui seraient coûteux en vies humaines.

Pour les Japonais, cette thèse n'était destinée qu'à donner bonne conscience à l'opinion publique américaine : le Japon était très affaibli et l'entrée en guerre imminente contre lui de l'URSS, conformément aux accords de Yalta, ne lui laissait aucune chance.
Pour les Etats Unis l'objectif était de contrer l'influence croissante de l'URSS en Asie et d'assurer la victoire pour empêcher les Soviétique de débarquer au Japon. L'état major américain était stupéfait par l'avancée de l'armée soviétique qui avait déjà déferlé sur la Mandchourie et, en une semaine, avait atteint la Corée.

Le 6 août 1945 à 2 heures 30 locale, la météo sur Hiroshima étant satisfaisante, le bombardier B-29 Enola Gay décolle de la base de Tinian, dans les îles Mariannes avec à son bord une bombe atomique à l'uranium 235 de 20 kilotonnes, surnomée Little Boy. Le commandant Tibbets, qui s'entraîne depuis des mois à cette mission, est le seul de l'équipage à connaître la nature de la bombe de quatre tonnes qu'il transporte dans ses soutes. L'équipage est composé de 12 hommes, dont 4 scientifiques. Deux autres B-29 l'escortent, emportant les instruments scientifiques destinés à l'analyse de l'explosion.

À 7 h 09, l'alarme aérienne est déclenchée à Hiroshima ; un avion isolé est repéré. Il s'agit du B-29 d'observation météorologique Straight Flush.
Au même moment, deux autres appareils survolent Kokura et Nagasaki pour une mission de reconnaissance identique. Les conditions météorologiques sont très bonnes au-dessus d'Hiroshima ; la ville est choisie comme cible.
Au sol, l'alerte aérienne est levée à 7 h 30. La ville a été peu bombardée pendant la guerre et les habitants ont l'habitude de voir les bombardiers américains survoler leur ville pour se rendre plus au nord.


À 8 h 15, La bombe, recouverte de signatures et d'injures à l'adresse des Japonais, est armée en vol et larguée à près de 9000 m au-dessus de la ville. Elle explose quarante-cinq secondes plus tard, à 600 m d'altitude au-dessus du centre de la ville.
Les deux blocs d'uranium 235 qu'elle contient sont violemment projetés l'un contre l'autre par l'explosif ; la masse critique de combustible nucléaire étant atteinte, la réaction en chaîne se propage en un éclair.

Les premiers noyaux d'uranium éclatent projetant des neutrons qui vont casser les noyaux voisins, qui émettent à leur tour des neutrons qui déclenchent de nouvelles fissions...

La puissance nucléaire s'emballe: 10*24 noyaux d'uranium fissionnent en une cascade de "générations", soit en moins d'un millionième de seconde. Pour la première fois dans l'histoire humaine, la matière se métamorphose en une colossale énergie. La destruction d'un peu plus d'un kilogramme d'uranium libère 60 000 joules, l'équivalent de 13 000 tonnes de TNT concentré dans un tout petit espace.
La température atteint plusieurs centaines de millions de degrés, la pression plusieurs millions d'atmosphères. La première bombe atomique, que les Américains ont baptisé Little- Boy (petit garçon), a recréé les conditions qui règnent à l'intérieur du Soleil. Mais c'est un soleil de mort.

L'énergie née de la fission nucléaire se libère de trois façons: 35 % sous forme d'énergie thermique, 50 % emporté par l'onde de choc et le souffle, et 15 % émis sous forme de radiations nucléaires. Dès le premier millionième de seconde, l'énergie thermique est emportée, dans un flash de lumière blanche éblouissante, par des rayons X qui transforment l'air en une boule de feu - d'environ un kilomètre de rayon et de plusieurs millions de degrés - planant quelques secondes sur Hiroshima, et par une onde thermique qui se propage à la vitesse de la lumière, brûlant tout sur son passage.

Au sol, la température atteint plusieurs milliers de degrés sous le point d'impact; dans un rayon de 1 km, tout est instantanément vaporisé et réduit en cendres. Jusqu'à 4 km de l'épicentre, bâtiments et humains prennent feu spontanément ; les personnes situées dans un rayon de 8 km souffrent de brûlures du 3ème degré.
Les humains projetés en l'air, furent très gravement brûlés ou écrasés sous les décombres. La grande quantité de poussière qui en résultait et la matière évaporée de la bombe formèrent un nuage épais qui recouvrit le site comme un couvercle et plongea la ville dans une obscurité totale.
Engendrée par la phénoménale surpression due à l'expansion des gaz chauds, une onde de choc se forme et progresse à près de 1000 km/h, semblable à un mur d'air solide de forme sphérique.
Accompagnée de vents d'une violence inouïe qui projettent les débris et entretiennent des tempêtes de feu, elle réduit tout en poussières dans un rayon de 2 km. Sur les 90 000 bâtiments de la ville, 62 000 sont entièrement détruits.
Au cours des heures qui suivirent, commença à tomber une pluie froide et noire composée de fines particules de carvone et d'eau. Ce fut le seul effet visible des radiations, quine furent pas moins meurtrières. Jusquà plus de deux kilomtres, tous les individus reçurent une dose au moins quatre fois supèrieure à la dose annuelle qu'un organisme puisse accepter. Des symptômes apparurent sur ceux qui étaient touchés : nausées, diarrhées, vomissements, fièvres, saignements, ulcérations, perte de cheveux etc. Le niveau de radioactivité resta élevé pendant deux semaines : les nombreuses personnes qui vinrent à Hiroshima pour aider au déblaiement des décombres et au secours des victimes - plus de 90 % du personnel médical de la ville avaient été tués ou blessés - furent contaminés à leur tour.

Le troisième effet de l'explosion nucléaire, le plus spécifique mais pas le moins meurtrier, est le rayonnement. Les radiations issues directement des fissions nucléaires sont constituées principalement de neutrons et rayons gamma. Outre leurs redoutables effets sur les organismes vivants, ils contaminent différents éléments - tels que l'iode, le sodium, le strontium - qui deviennent eux-mêmes radioactifs.

Ce rayonnement secondaire, très peu connu il y a cinquante ans, est d'autant plus terrifiant que ses effets (cancers, leucémies... ) n'apparaissent que des jours, des mois, voire des années après l'explosion.
L'explosion rase instantanément la ville. 75 000 personnes sont tuées sur le coup dont un tiers de militaires, la ville étant entre autres le siège de la 2ème Armée, chargée de la défense de l'Ouest du Japon, et de nombreux arsenaux et bases aériennes. Dans les semaines qui suivent, plus de 50 000 personnes supplémentaires décèdent.

Le nombre total de morts reste imprécis ; il est de l'ordre de 250 000.

Marques d'un homme et de son échelle sur un mur en bois, causées par la chaleur de l'explosion nucléaire Au retour, les aviateurs verront pendant 500 km le champignon qui, en 2 minutes, a atteint 10 000 m d'altitude. L'Enola Gay atterrit 6 heures plus tard à Tinian. Son équipage est aussitôt décoré.

Jamais une découverte scientifique n'a été si rapidement appliquée, jamais de tels moyens financiers et humains n'ont été mis au service d'une aventure techno-scientifique. Tout cela dans un seul but: la bombe atomique.
Le 9 août 1945, une deuxième bombe nucléaire, au plutonium cette fois, écrasa la ville de Nagasaki et le lendemain, l'empereur du Japon Hiro Hito capitula sans condition.


La presse américaine et européenne accueillit ces nouvelles avec allégresse :
- la bombe atomique marquait d'abord la fin de la guerre.
On sortait à peine de six années de privatisations et d'atrocités.
70 000 victimes étaient annoncés ; on avait déjà connu des bombardements aussi meutriers, voire plus :
- l'aviation alliée, en détruisant Dresde, avait fait, le 13 février 1945, 135 000 victimes après un pilonnage continu de quatorze heures.
On ignorait l'effet des radiations.
Ce n'est que bien plus tard que l'horreur atomique apparut.

Les ravages de la bombe A

De la mort immédiate aux cancers, la diversité des effets de la bombe ne permet toujours pas de dénombrer les victimes avec précision. "Little Boy" tue encore...
Selon les estimations officielles, 350 000 personnes étaient présentes à Hiroshima le 6 août 1945. La quasi-totalité de celles qui se trouvaient dans un rayon de 1 km autour du point d'explosion sont décédées, sur le coup ou dans les quatre mois qui ont suivi.
La bombe aurait fait quelque 140 000 victimes jusqu'en décembre 1945.
Un chiffre très approximatif, étant donné le désordre qui régnait alors. Après cette date, les recensements sont plus délicats à établir, et le nombre total des victimes ne sera jamais connu.

Des effets à court terme...
La première manifestation de l'explosion: un éclair qui rend aveugle (au moins temporairement) jusqu'à plusieurs kilomètres à la ronde ceux qui regardent dans sa direction. L'onde thermique qui se propage ensuite entraîne la vaporisation immédiate des corps humains non protégés les plus proches de l'hypocentre.
Un peu plus loin, c'est la carbonisation intégrale, l'évaporation des viscères, et enfin des brûlures plus ou moins graves, essentiellement limitées aux endroits du corps exposés à la chaleur radiante. Les autres brûlures surviennent au cours des incendies et tornades de feu qui se déclenchent dans les secondes qui suivent: l'embrasement de la ville est total dans la demi-heure. La destruction par le feu s'étend sur 13 km2.

L'effet de souffle est la principale cause de décès à courte distance, éliminant à coup sûr ceux qui auraient survécu à l'onde thermique ou au rayonnement nucléaire initial (voir plus loin).
Les effets les plus importants sont dus à la chute des bâtiments. Viennent s'y ajouter les effets directs qui lèsent les poumons soumis à l'effet de compression et d'aspiration caractéristique du souffle. Plus loin, l'effet de souffle cause des lésions du thorax et de l'abdomen et des fractures. Jusqu'à 3 km de l'hypocentre, le souffle provoque la rupture des tympans.

Au voisinage de l'hypocentre, le rayonnement ionisant initial provoque un choc immédiat et mortel. Jusqu'à 1 km de distance, les victimes souffrent du "mal des rayons", qui se manifeste par des vomissements, des nausées, une anorexie et des diarrhées sanguinolentes. Un état de malaise général s'ensuit.

La mort survient en moins de dix jours. De nombreuses victimes sont atteintes de troubles cérébraux, convulsions et délires. Les hémorragies sont fréquentes. L'irradiation de la moelle osseuse, en détruisant les cellules productrices des globules blancs, entraîne un déficit immunitaire important, qui laisse la porte ouverte à de nombreuses infections (les globules blancs sont en effet les "éboueurs" de notre système sanguins).

La production de plaquettes est aussi compromise, ce qui perturbe la coagulation. Autres symptômes caractéristiques : la calvitie et le purpura (hémorragie cutanée), qui commencent entre une et quatre semaines plus tard chez les personnes les moins touchées.
Ces symptômes sont ressentis jusqu'à 5 km de distance et plus. La fièvre commence au cours des cinq premiers jours et peut durer plusieurs semaines. L'irradiation peut aussi, à des doses plus faibles, provoquer la stérilité et des ulcérations de la peau. L'ingestion de particules radioactives (iode 131) entraîne une hypothyroïdie qui peut évoluer vers un cancer de la thyroïde.

Enfin, le chaos qui suit l'explosion provoque une stupeur et une incapacité à prendre des décisions. La plupart des survivants ne pensent qu'à fuir. Le sentiment d'être un mort vivant, la honte d'avoir survécu sont des handicaps sérieux à la réinsertion d'un grand nombre de survivants.

... et à long terme
Les effets à long terme sur la santé, mis à part les problèmes psychologiques que nous venons d'évoquer, sont essentiellement liés à l'irradiation et aux retombées radioactives. Car les conséquences de la bombe se font encore sentir aujourd'hui.
Cependant, leur évaluation n'est pas simple. En effet, les survivants ont été atteints de façon très hétérogène. Ainsi, selon que certains se sont baignés dans des eaux contaminées ou en ont ingurgité, les doses reçues et les organes touchés ne sont pas les mêmes. Une corrélation précise dose-effet reste donc difficile à établir.

On sait cependant que l'irradiation crée des anomalies chromosomiques directement proportionnelles à la dose. Mais les techniques de génie génétique n'étaient pas connues à l'époque ; de plus, les anomalies en question sont autoréparées par les cellules, ce qui interdit de les mesurer à long terme.
Enfin, les anomalies chromosomiques qui pourraient subsister ne provoquent pas nécessairement des maladies; et ces maladies ne sont pas directement prévisibles.

Plutôt que de prendre en compte les doses, les chercheurs ont préféré s'appuyer sur l'épidémiologie, c'est-à-dire le suivi d'une partie des survivants et la comparaison de leur état de santé avec une population qui n'a pas été irradiée. Une comparaison parfois biaisée par des facteurs d'environnement mineurs, qui peuvent pourtant modifier les données.
Ainsi, le mode de vie entre en jeu; par exemple, la consommation de tabac, qui fausse les résultats sur les cancers du poumon, ou l'irradiation des personnes vivant dans des sites naturellement pollués par le radon.

Quelques certitudes se dégagent cependant. Dans les dix ans suivant l'explosion, on observe un pic de leucémies et de myélomes (cancers de la moelle osseuse) significatif.
Ce n'est que trente ans après l'explosion que se manifeste un surcroît de tumeurs solides, en particulier du sein, de la peau, des poumons, de la vessie, de la thyroïde, des ovaires.

L'irradiation a-t-elle causé des anomalies génétiques héréditaires ?
Il est pratiquement impossible de répondre à cette question. En effet, les femmes enceintes en août 1945 se sont presque toutes fait avorter, et les jeunes d'alors, considérées comme des pestiférées, ont rarement trouvé un conjoint - et encore moins eu un enfant.


Par Philippe Chambon
Science & Vie n° 935 août 1995



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