miroirs-L'esclavage
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Ce spécialiste de l'esclavage revient ici sur la question de la participation africaine à la traite atlantique. Rappelant que ce n'est pas en tant qu'objets ou victimes, mais bien en tant que sujets actifs que les Africains ont participé à leur propre histoire, Thioub insiste sur la nécessité de regarder ce passé en face, quel que soit les risques de récupération, pour en conjurer les conséquences dans le présent.

Comment capturait-on les esclaves dans le cadre de la traite atlantique ?
Il y avait trois voies principales : la voie marchande, la voie pénale et la voie martiale, la vente de prisonniers de guerre.
Le plus souvent, les Etats guerriers ne faisaient pas le commerce eux-mêmes, parce qu'ils étaient spécialisés dans la guerre. Avec le développement de la traite, dans certaines régions, des bandes armées se forment, qui se spécialisent dans la chasse aux esclaves. Ils repéraient des endroits non protégés et les attaquaient, ou organisaient des guets-apens. Ils arrivaient dans un village, l'incendiaient et attrapaient des gens.

Encore aujourd'hui, dans les villages du Sénégal, on dit qu'il ne faut pas sortir aux heures les plus chaudes de la journée ou au moment où le soleil va se coucher.
C'est un héritage de la chasse aux esclaves, car ces moments étaient les moments particulièrement dangereux de la journée : en pleine journée quand il fait extrêmement chaud, quand les gens ont quitté les champs pour aller se reposer au village et qu'il n'y a plus personne alentour ou au coucher du soleil, parce qu'il fait suffisamment sombre pour que les chasseurs d'esclaves puissent disparaître, mais encore assez clair pour qu'ils puissent voir leurs proies.

Comment se faisait le contact entre les commerçants européens et ces chasseurs d'esclaves ?
Il y avait d'abord les commerçants autochtones, qui étaient de connivence avec ceux qui contrôlaient des Etats africains souvent très militarisés.
Ils avaient des réseaux, qui connaissaient les routes par lesquelles passer pour ne pas être interceptés. Ils étaient sous la protection des Etats et payaient bien sûr des taxes pour cela. Les Etats, de leur côté, n'avaient pas intérêts à les attaquer, puisque c'étaient ces marchands qui servaient d'intermédiaires avec les compagnies européennes.
Ces groupes marchands formaient des caravanes d'esclaves qu'ils acheminaient vers des marchés intermédiaires.

Il y avait des marchés très spécialisés comme dans le nord du Ghana en pays dagomba. Le royaume Ashanti (1) par exemple, allait capturer des esclaves, les livrer au marché.
Les commerçants qui étaient sur place constituaient leurs caravanes de marchandises, principalement d'esclaves, qu'ils acheminaient sur la cote. Là, ils négociaient avec les capitaines de bateau ou avec les courtiers européens qui étaient installés par endroits sur la côte, à Gorée ou à Elmina (2)

Que faisaient les commerçants européens ?
La traite démarre au XVe siècle et atteint son apogée au XVIIe.
Pendant cette période, les puissances européennes ont des visées commerciales sur l'Afrique mais pas encore de visées conquérantes. La seule chose qui les intéressait, c'était d'avoir des points d'appui : des forts, des comptoirs ou, le long des cours d'eau, des escales. Très souvent, ils négociaient ces points d'appui avec les pouvoirs locaux.
Il s'agissait d'endroits stratégiques faciles à défendre, où les Européens pouvaient négocier en position de force, c'est-à-dire sans être trop dépendants des marchands ou des Etats autochtones.

Parfois, les Européens restaient dans leurs bateaux, particulièrement sur les voies navigables, parce qu'ils offraient une meilleure protection. Les Européens n'avaient pas alors les moyens politiques et militaires d'aller chercher les esclaves eux-mêmes. Ils avaient certes des armes et des bateaux de guerre qui protégeaient la marine marchande, mais ils ne pouvaient pas débarquer leurs armés à terre parce qu'à l'époque, ils n'avaient pas les moyens de soigner des maladies particulièrement meurtrières pour les Européens, comme la maladie du sommeil ou la malaria.
Une armée européenne qui se serait aventurée dans les terres en Afrique aurait été très rapidement décimée. La connaissance géographique du territoire était de plus extrêmement limitée, et ce jusqu'au milieu du XIXe siècle. Les Européens doivent donc rester sur la côte et attendre que des commerçants africains leurs amènent les marchandises dont ils ont besoin, de la gomme arabique, de l'or, de l'ivoire mais surtout des esclaves.

Il y a des courtiers, qui parfois, comme dans la région des Rivières du sud, vers l'actuelle Guinée-Bissau, sont des métis. Autre exemple : le long du fleuve Sénégal, il y avait des escales, celle du Coq rouge, celle du Terrier, où les Maures apportaient de la gomme et des esclaves. Les Etats du nord Sénégal, le Walo, le Fouta, amenaient eux aussi des esclaves là, ou alors à Saint Louis, à l'embouchure du fleuve Sénégal.
Il s'agissait donc d'un commerce assez complexe, avec des situations très variées, mais dans lequel les Européens n'avaient pas les ressources technologiques, politiques et militaires pour pénétrer à l'intérieur du continent et participer à la chasse aux esclaves, même s'ils ont pu le faire sporadiquement sur les côtes.

Y a-t-il eu des mouvements de refus ou de résistance à ce commerce ?
Il y en a eu énormément. C'est d'ailleurs cela qui me fait m'opposer à la thèse selon laquelle les Africains n'avaient qu'un seul choix : être esclave ou chasseur d'esclaves. Dès cette époque, des Africains ont engagé de façon très délibérée et très consciente un combat contre la traite. On a plusieurs exemples.

Il y a eu d'abord les communautés qui se sont organisées pour l'autodéfense, qui se sont installées dans des zones refuges, inaccessibles aux chasseurs d'esclaves ou qui ont mis en place des organisations spatiales qui leur permettaient de contrôler les entrées et les sorties de leur territoire. On aussi eu des mouvements plus vastes.
Ainsi, en 1673, un mouvement s'est développé en Mauritanie puis dans le Sénégal actuel.
Ce mouvement s'appelait Poub Naan. Poub est un mot arabe qui veut dire renoncer ou cesser de faire une mauvaise action ; Naan signifie boire en wolof. C'était un mouvement de tempérance contre la consommation d'alcool, parce que le mouvement avait compris que c'était la consommation d'alcool qui était le carburant de la traite : en échange des esclaves, les Européens amenaient de l'alcool que les élites qui contrôlaient les Etats consommaient, et aussi des armes avec lesquelles ils chassaient les esclaves. On avait donc un cycle alcool-armes/esclaves.

Le mouvement Poub Naam, qu'on a aussi appelé " La guerre des marabouts " parce qu'il était sous le leadership des chefs musulmans, a cherché à mettre fin à ce cycle et à arrêter l'esclavage.
La position du dirigeant de ce mouvement, Nasr al Din, nous est connue au travers d'un rapport du directeur de la Compagnie du Sénégal, une compagnie française qui avait à l'époque le monopole du commerce dans la région : selon ce rapport, le mouvement Poub Naam expliquait aux populations qu'elles ne devaient pas être les esclaves de leurs rois, que ces derniers n'avaient pas le droit de les piller, de les vendre, et qu'au contraire, Dieu leur avait donné des rois pour que ceux-ci les les protègent. Ce mouvement a ainsi incité les populations à la révolte contre les Etats africains qui participaient à la traite, et il a ainsi pu prendre le pouvoir dans les différents Etats de la Sénégambie(3).

Une fois les Etats négriers vaincus, des rois musulmans choisis dans la population ont été installés. Cela a asséché le commerce, à tel point que le directeur de la Compagnie du Sénégal a dû faire un rapport aux actionnaires pour leur expliquer pourquoi il ne trouvait plus d'esclaves.
Pour mettre un terme à cela, la Compagnie du Sénégal s'est alliée avec les Tiedo, c'est-à-dire les groupes militarisés qui contrôlaient les Etats négriers et qui organisaient la traite jusque-là.
Elle leur a fourni des armes qui leur ont permis de vaincre le mouvement maraboutique en 1676. Ce mouvement n'a donc duré que 4 ans mais il a constitué c'est un tournant extrêmement important dans l'histoire de cette région. A partir de ce moment, l'islam est devenu un refuge contre la traite atlantique.

Les réformateurs musulmans ont organisé la population : des communautés musulmanes se sont formées et dans de nombreux villages, des groupes se sont organisés pour se défendre contre les esclavagistes.
C'est certainement cela qui explique que la Sénégambie n'a pas fourni autant d'esclaves que par exemple ce qu'on appelait la Côte des esclaves, dans l'actuel Bénin.
On peut expliquer cette forme délibérée d'opposition par le fait que les populations de la Mauritanie ont souffert de la réorientation du commerce transsaharien vers l'Atlantique. _ Mais on peut aussi prendre en compte la dimension religieuse de l'interdiction de l'alcool, et dire que c'est un mouvement qui a compris que la consommation d'alcool et d'armes par les élites autochtones, nourris la traite et la violence sur les populations . Le deuxième exemple est très différent. Il s'agit d'une révolution musulmane qui a lieu sur le fleuve Sénégal en 1776, en même temps que la Révolution américaine.

Quand les Almamy(4) créent cet Etat, qui occupait toute la moyenne vallée du Sénégal et qui était sur la route des esclaves, ils ont décidé que tout bateau passant par leur territoire devait être inspecté. Les esclaves qui se trouvaient dans ces bateaux étaient libérés s'ils étaient capables de réciter le premier verset du Coran.
Des communautés musulmanes se sont organisées pour racheter et libérer des musulmans qui avaient été fait prisonniers pour être exportés en Amérique. Cet Etat s'est particulièrement constitué en réaction contre le trafic organisé par les Maures qui descendaient sur le fleuve et allaient chercher des esclaves.

Quelles étaient les motivations des groupes africains qui ont participé à la traite ?
A partir du démarrage de la traite, les Etats côtiers et les communautés qui vivaient sur les côtes ont acquis des produits venant de l'extérieur, qui leur ont donné la capacité d'entrer en dissidence par rapport aux grands Etats qui s'étaient constitués jusque-là. Pour ce qui est de la Sénégambie, la région que je connais le mieux, avant le démarrage du commerce des esclaves, la majorité des Etats étaient orientés vers l'intérieur de l'Afrique.
Qu'ils s'agissent des grands empires médiévaux comme le Ghana, le Mali ou le Songhay (5), tous avaient leurs capitales très loin dans les terres, sur la boucle du Niger, sur le Haut Sénégal. La côte était une périphérie, tant du point de vue politique qu'économique, une région sous-développée. Les groupes qui y vivaient se sont donc saisis de l'opportunité du commerce avec les Européens pour s'armer et se libérer. Ils sont ainsi entrés en dissidence.

Les ex-provinces côtières des empires se sont constituées en Etats indépendants qui ont continué le commerce. On a donc une atomisation de l'espace politique, avec la multiplication de petits Etats qui, tous, ont des débouchés sur la côte, parfois juste de quelques kilomètres, qui leur permettent d'avoir un ancrage avec les compagnies européennes. Pour conserver leur force, ils vont se militariser de plus en plus et utiliser la violence comme mode d'accès et mode d'exercice du pouvoir.
Les ressources qui entretiennent ce pouvoir viennent principalement de l'extérieur - le pouvoir se produit par l'extraversion. Cette extraversion se retrouve aujourd'hui quand les dirigeants en Afrique, donnent l'impression que leurs opinions publiques sont plus à RFI et à la BBC que dans la presse de leur pays. Ils sont plus sensibles à leur image extérieure qu'intérieure, parce que les instruments qui leur permettent de se maintenir au pouvoir viennent de l'extérieur. A l'époque de la traite, les produits qu'apportaient les Européens, permettaient à ces groupes côtiers militarisés soit de contrôler physiquement le pouvoir (armes, fer), soit d'accéder à des produits qui sont symboliques du pouvoir (verroterie, alcool, tissus, pacotille)…
Se met alors en place une culture, qui perdure jusqu'à nos jours, dans laquelle seul est valorisé l'objet qui vient de l'extérieur, même quand il ne sert à rien. A partir de ce moment là, c'est le contrôle de l'Etat qui permet d'accéder aux ressources, en dehors de la production.

Ce n'est donc plus la productivité qui détermine les revenus, c'est le contrôle de l'appareil d'Etat. Du coup, les Etats qui se mettent en place durant cette période de la traite atlantique sont tellement peu préoccupés par la production qu'ils vendent les producteurs comme esclaves ; ils peuvent même brûler des récoltes, qui leur rapportent peu.
Ils détruisent, ils pillent, ce sont des Etats prédateurs. Cette façon de faire est encore présente aujourd'hui. Le peu de ressources dont disposent la plupart des pays africains se retrouve transformées en Toyota ou en BMW. Ceux qui ont accès à ces ressources ne le doivent pas à leurs grandes entreprises ou à leur statut de capitaines d'industries, mais simplement au fait qu'ils sont détenteurs de pouvoir ou affidés des détenteurs du pouvoir.
Leur richesse n'a rien à voir avec leur propre productivité, ce qui fait qu'ils procèdent à un gaspillage qui devient lui-même un signe d'exercice du pouvoir. Désormais, le luxe, l'ostentation font partie des modes de construction du pouvoir. Il n'y a qu'à regarder la façon dont les femmes des dirigeants africains sont couvertes d'or. Il existe une culture de consommation excessive, jusqu'au gaspillage et à la destruction, qui résulte de la façon dont ces Etats prédateurs et pillards se sont mis en place pendant plus de trois siècles qu'a duré la traite atlantique.

Est-ce qu'à l'époque cette participation d'Africains à la traite a posé des problèmes moraux ?
Non, pas à proprement parler, sauf parfois dans le discours propagandiste. Par exemple, dans la guerre des Marabouts, la question morale était au centre des débats. Nasr El Din pose le problème éthique sous l'angle de l'obligation morale d'un souverain vis-à-vis de sa population.

Qu'en était-t-il de l'esclavage avant la traite atlantique ?
Avant à la traite atlantique et probablement avant la traite transsaharienne, qui toutes deux consiste dans l'exportation des esclaves, l'esclavage a existé en Afrique, comme dans toutes les sociétés humaines.
Par esclavage, j'entends ici l'appropriation des individus en vue de les faire travailler pour s'adonner à d'autres activités moins pénibles. Du point de vue du développement technologique, le travail des esclaves dans bien des régions n'était pas assez productif pour nourrir les communautés, ce qui obligeait les maîtres à travailler dans les champs avec leurs esclaves.
Ce constat a conduit certains historiens africains à considérer que l'esclavage en Afrique était plus doux, plus humain et intégrateur, mais il s'agit d'une tournure idéologique, qui souvent n'a pas été déconstruite. Ces historiens pensent que la proximité maître/esclave est l'essence de l'esclavage africain, alors qu'elle s'explique par la faiblesse de la productivité et par la mise en place d'une meilleure stratégie de contrôle de l'esclave, moins porté à la révolte s'il est intégré à la famille et si on lui fait comprendre idéologiquement qu'il en est membre.
Cette stratégie permet aux maitres de faire l'économie de la coercition et des tensions sociales. D'ailleurs, cette proximité n'a pas existé dans toutes les sociétés africaines. Dans les sociétés Peuls(6), en particulier dans le Fouta Djallon(7), ou dans la société Wolof(8), il y avait des villages d'esclaves.

Ils travaillaient pour des maîtres à qui ils remettaient une partie du fruit de leur travail, au nom de la propriété privée qu'ils étaient. On peut donc dire que l'esclavage, c'est-à-dire la réduction par un acte martial, marchand ou pénal d'un individu, la privation de sa liberté pour en faire sa propre propriété en le déshumanisant, en le dépersonnalisant et en le désocialisant, en le coupant de son histoire et de son identité pour le reconstruire comme objet, ça a existé un peu partout.
Les conditions dans lesquelles les esclaves étaient maintenus, c'est une autre question. Elles pouvaient être moins cruelles d'un maître à l'autre, d'un système à l'autre, et de ce point de vu, il est certain que le système capitaliste n'a pas les mêmes implications que le système patriarcal. Mais au-delà de ces différences, le statut et l'origine des esclaves sont pratiquement les même dans toutes les sociétés humaines : l'exercice de la violence pour priver quelqu'un de sa liberté et de sa personne en tant que personne humaine et pour se l'approprier comme un bien meuble.
C'est pour cela que je n'aime pas trop parler de traite arabe et de traite européenne. Ce qui fait l'identité des esclavagistes c'est d'être esclavagistes, ce n'est pas d'êtres arabes, européens, musulmans ou chrétiens. Cette catégorisation des acteurs brouille les pistes de la réflexion. Elle est le produit du discours dominant et camoufle le vrai rapport, celui entre un esclave et son maître.

Néanmoins, est-ce que la traite atlantique a constitué une rupture avec le système existant ?
Sous ce rapport du système, de son intensité, des conditions de vie, la traite atlantique est un système radicalement nouveau, qui n'existait pas dans les expériences précédentes des sociétés africaines. Parce que la traite est articulée à un système vaste et global, mais surtout capitaliste, dans lequel l'intensité du travail et la demande de biens sont beaucoup plus fortes, les esclaves seront soumis à des conditions beaucoup plus draconiennes, plus dures, plus cruelles.

L'accumulation capitaliste étant plus intense que n'importe qu'elle autre type d'accumulation, la ponction en hommes a été beaucoup plus forte que pour les autres types de traite. C'est pour cela qu'on peut parler de rupture radicale au plan démographique, culturel, politique et militaire. Du point de vue de ses résultats, de ses modes d'organisation et de son impact, la traite atlantique n'est comparable à rien.
On ne peut pas par exemple, renvoyer dos à dos les 12 millions de personnes capturées par la traite transsaharienne et les 12 millions de personnes ponctionnées par la traite atlantique, sous prétexte que les chiffres sont peu ou prou identiques.

L'impact de la traite transsaharienne, qui a pris 12 millions d'hommes en 12 siècles, a été beaucoup plus faible que celui de la traite atlantique, qui en a exporté le même nombre en 3 siècles.
La capacité des populations à reproduire ce qui a été ponctionné a été beaucoup plus faible dans le système atlantique, parce que la demande était plus intense et s'est exercée sur un temps beaucoup plus court.
Les effets ont donc été dramatiques et beaucoup plus pernicieux. L'autre différence radicale est l'utilisation des armes à feu, beaucoup plus mortelles et destructrices. On ne peut donc pas, en se basant sur les chiffres, ne pas tenir en compte des conditions de production des esclaves eux-mêmes.

Quelles sont les conséquences de la traite pour les sociétés africaines ?
Les conséquences sont d'abord démographiques.
En plus de la ponction de 12 millions d'habitants en trois siècles, l'introduction de maladies jusque-là inconnues a accru le déficit démographique. Il faut aussi se souvenir que l'esclavage a pris les éléments les plus utiles de la population : les jeunes, ceux qui étaient en bonne santé, c'est-à-dire les forces vives des sociétés. Ensuite, l'insécurité a complètement modifié l'occupation de l'espace. Des sociétés se sont réfugiées dans des endroits à l'écart, là où elles étaient inaccessibles aux chasseurs d'esclaves mais où la production agricole était aussi la plus difficile. Les difficultés économiques à reproduire des conditions de vie correctes dans ce cadre ont eu un impact sur les populations.
La traite atlantique a également entraîné la modification des rapports politiques à la fois entre les différentes communautés et entre les segments d'une même société. Avec elle, la violence est devenue le facteur de régulation de l'activité politique, et elle l'est restée jusqu'à aujourd'hui. Un autre élément qui me semble important est la régression technologique provoquée par l'insécurité, la dispersion et la militarisation des sociétés. Avant la traite, le fer était produit en Afrique même.
La métallurgie a existé en Afrique antérieurement à tous les autres continents et la maitrise de la fonte y était extraordinaire.
La plupart des empires créés en Afrique l'ont été par des dynasties de techniciens du fer, puisque ceux qui contrôlaient cette technologie, contrôlaient en même temps la production des armes et donc le pouvoir politique. Avec la traite et l'arrivée du fer importé, ces techniciens se sont retrouvés au bas de l'échelle sociale.

Cela explique que jusqu'aujourd'hui, on a des problèmes avec le travail. Le travail, surtout quand il est manuel, artisanal ou technologique, est considéré comme dégradant parce qu'il renvoie à l'esclavage. Au lieu de la productivité, c'est l'accès à l'Etat qui devient avec la traite l'élément le plus valorisé. Et cette valorisation n'est utilisée que pour exercer la violence et la prédation, pour accéder aux ressources sur la simple base de la détention du pouvoir et de son usage ostentatoire, à travers l'excès et le gaspillage. Cette culture s'est enracinée et elle est aujourd'hui un des éléments les plus dangereux et les plus graves qui menacent la renaissance africaine.

Version de l'entretien publié dans l'Humanité du 24 juin 2008 (1) dans l'actuel Ghana
(2) Gorée est une île située en face de Dakar au Sénégal et qui servait de lieu de transit pour les esclaves. Situé dans l'actuel Bénin, Elmina est le principal port par lequel passaient les esclaves avant leur départ vers les Amériques.
(3) L'espace autour des fleuves Sénégal et Gambie
(4) déformation d'Imam,
(5) Empire du Ghana : un des premiers grands empires d'Afrique noire connus, a existé de 750 environ à 1240. S'étendait du moyen Sénégal à la région de l'actuelle Tombouctou Empire du Mali Mali : créé au XIIIe siècle par Sundjata Keïta et connut son apogée au XIVe siècle. S'étendait en gros du Sahara à la forêt équatoriale et de l'Océan Atlantique à la Boucle du Niger Empire du Songhay : Fondé au VIIe siècle et s'effondre en 1591. S'étendait plus ou moins sur le Niger, le Mali et une partie du Nigeria actuel.
(6) Groupe nomade présent en Afrique de l'Ouest et Centrale
(7) Fouta Djallon, plateau montagneux à la frontière entre le Mali le Sénégal et la Guinée
(8) Wolof. Pays wolof correspond en gros à l'actuel Sénégal, amputé du sud Casamançais et du nord dans la région du fleuve Sénégal


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