miroirs-les camps de concentration

LE CORPS GELE DANS LE CHARNIER DU MONDE, QUI LUI RENDRA LA VIE POUR L'EN SORTIR - MAX JACOB

Le ciel était tout bleu

Pour Maurice Cling, déporté, on ne peut « dissocier le martyre juif de l’ensemble de l’affrontement contre le nazisme ».

« C’était jour de grand soleil. »
Le moment est demeuré profondément gravé dans sa mémoire, comme une aberration de la nature. Encore que ce 4 mai 1944 avait commencé sous les meilleurs auspices.

« Oui, le ciel était tout bleu » en ce jour où Maurice devait en famille fêter ses quinze ans. Et puis tout a irrémédiablement basculé. Dans la matinée, la porte de la classe s’est ouverte : « Cling ! ». « Avec toutes ses affaires » a précisé le pion. Après coup, Maurice s’est souvenu du changement de visage du professeur : « Il avait compris ». Mais lui était ravi d’échapper au devoir en cours, une punition.
Dans le hall, deux inconnus l’attendaient.
Aussitôt passé la porte, il fallut s’engouffrer dans une traction où un autre type et sa mère attendaient. « Des Français », précise Maurice, qui les conduisent rue des Saussaies, au siège de la Gestapo : rien de devait être fait hors des règles, et pour l’heure il n’y avait pas de fiche pour Maurice. Une fois celle-ci établie, Simone et son fils furent conduits à Drancy où ils retrouvèrent le père et le frère aîné.

Jeune immigré juif roumain depuis peu en France, Jacques Cling s’engage en 1914. Blessé dans la Somme, décoré de la Croix de guerre et de la médaille militaire, il est naturalisé dès la fin des hostilités en remerciement des services rendus à la nation. Simone, elle est née à Paris. Le couple et ses deux fils vivent rue Monge.
C’est là aussi que se trouve la boutique de Jacques, tailleur de son état. Fin octobre 1940, il fallut orner la vitrine de la pancarte infamante : « JUDISCHES GESCHAFT entreprise juive ».
En signe de protestation, à l’instar d’autres artisans et commerçants, Jacques Cling a placé bien en vue ses médailles alignées sur un velours noir avec la mention « Français, engagé volontaire, blessé de guerre 1914-1918 ».
Le président national de l’association des médaillés n’est-il pas le glorieux Maréchal Pétain, à présent chef de l’État ? Comme la plupart, la famille Cling ne peut concevoir le terme du chemin qui se dessine au fil des mois : décret-loi de Vichy portant statut des juifs, ordonnances allemandes sur le recensement puis sur le port de l’étoile jaune, exclusion des lieux publics, spoliation de l’outil de travail, rafles, zèle de la police française.
Ce 4 mai 1944, des auxiliaires français de la Gestapo se sont présentés à l’appartement : « Prenez quelques affaires. » Comment Simone aurait-elle pu songer à partir en abandonnant son petit Maurice ? « Mon plus jeune fils est à l’école ! » Qu’à cela ne tienne.

Le 20 mai, les Cling sont des 1 200 hommes, femmes et enfants embarqués dans les wagons à bestiaux en attente sur le terre-plein de la gare de Bobigny. À Jacques, les SS ont fait remettre un reçu donnant à croire qu’à l’arrivée en Pologne il touchera l’équivalent des valeurs qui lui ont été saisies. Trois jours plus tard, Auschwitz.
Willy et Maurice entrent dans le camp avec 186 autres hommes. Ils ne savent pas encore que tous les autres ont été immédiatement gazés : « Ma mère m’avait fait mettre un costume que je n’aimais pas. La veste me donnait de la carrure, je lui dois sans doute d’être passé. » Maurice n’a jamais revu ses parents : « Pendant des mois je me suis efforcé de ne pas me poser de question. C’était la condition pour tenir. Au retour, contre toute raison, durant quelques semaines, j’ai espéré les revoir. »

D’un kommando à l’autre, celui qui n’est plus que « Stück » (morceau) marqué de l’indélébile matricule A5151, finit par être affecté au traitement des excréments du camp. Après la « sélection » - l’envoi à la chambre à gaz - de son frère Willy, Maurice, épuisé, renonce, s’effondre aux premières neiges automnales. Une main se tend, celle d’André Faubry, un des « 45 000 », déporté dans l’un des trois seuls convois de résistants français à avoir été dirigés en ce lieu. Le garçon est caché au « Revier », un mouroir plus qu’un hôpital.
Il y demeure jusqu’à l’évacuation du camp fin janvier 1945 quand tonnent au loin les canons de l’Armée rouge. Il parvient à Dachau à la limite de l’étouffement sous un monceau de cadavres : les déportés ont été entassés les uns sur les autres dans des wagons ouverts au vent et à la neige.
Il lui faut tenir, encore. Le 29 avril 1945 quand l’armée américaine passe la porte, avec quelques dizaines d’autres juifs, Maurice est à nouveau poussé sur une route par une escouade de SS qui n’entend toujours pas renoncer. Aux premiers jours de mai, des soldats américains mettent un terme à la folle obstination.

Rapatrié en France, soigné en sanatorium, Maurice retrouve une part de sa famille. Il reprend ses études, entre à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, deviendra angliciste, plus tard professeur des universités. Entre-temps, il fondera une famille.

Mai 1944-mai 1945, de lui durant ces douze mois, Maurice Cling ne parle qu’avec réticence : « Mon cas est de peu d’intérêt. Les survivants ont été l’exception, une suite de hasards nourris de solidarités. La règle, la vérité d’Auschwitz, c’est celles et ceux qui n’en sont pas revenus. » Il n’en va pas moins à la rencontre des jeunes dans les lycées et les collèges : « Toujours en duo avec un camarade déporté résistant. Je tiens pour essentiel d’associer les deux dimensions, l’extermination des juifs et la répression féroce de la Résistance.
En Allemagne même, les premiers camps ne furent-ils pas pour les opposants politiques ? Lors de l’invasion de l’URSS, les Einsatzgruppen massacrèrent les juifs et aussi les communistes. Le boucher de Lyon, Klaus Barbie, a, d’une main, déporté les enfants juifs d’Izieu, de l’autre, torturé Jean Moulin. »

Notre interlocuteur récuse la terminologie qui tend à s’imposer : « Holocauste, Shoah, ces termes religieux n’ont que faire ici. Ce n’était pas affaire de religion. Dans Paris occupé, les synagogues sont demeurées ouvertes malgré les provocations et les exactions. J’y ai fait ma bar mitzvah en 1942. Pas plus Vichy que les nazis n’ont fait le tri entre croyants et agnostiques. Le génocide des juifs ne relève pas d’une mystique.
Cette dimension de la guerre de 1939-1945 ne peut être isolée de toutes les autres. Il est des dérives ethnocentriques qui nourrissent la confusion. Ainsi ce débat anhistorique sur le fait de savoir si les Alliées auraient dû ou non bombarder Auschwitz. Américains, Britanniques et Soviétiques ont sans doute commis des erreurs, mais sans les moyens et les hommes jetés dans la bataille, que serait-il advenu de l’Europe et du monde ? Pour les juifs comme pour tous, le désastre aurait été plus vaste et plus profond encore. »

Maurice Cling a toutes les raisons d’être, ce jeudi 27 janvier 2005, de la délégation française présente à Auschwitz. Il n’en dissimulait pas moins voici quelques jours une certaine réticence : « Cet hommage officiel réunissant tant de chefs d’État, c’est bien. Marquer la fin d’Auschwitz a une incontestable valeur symbolique.
Il convient cependant de ne jamais oublier que pour tous les déportés, juifs ou pas, pour tous les peuples d’Europe, la fin du cauchemar ce fut le 8 mai. Je suis troublé que rien dans le projet de constitution européenne ne le rappelle : c’est dans la lutte contre le fascisme qu’un destin européen commun s’est dessiné aux antipodes de « l’Europe nouvelle » proclamée par Hitler et Pétain.
Le père de ce texte n’est-il pas celui qui, président de la République française, tenta d’effacer le 8-mai des commémorations officielles ? »

Marc Blachère, L'HUMANITE DU 27/01/2005

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