miroirs-Cuba
Cuba. " Je l'attends... l'attendrai-je encore longtemps ? " Les habitants de l'île vivent une crise dont ils ne voient pas la fin. Ils n'espèrent que des changements.

LA VIE QUOTIDIENNE
L'amélioration de leur vie quotidienne est désormais une préoccupation quotidienne pour les Cubains. Beaucoup souhaitent la possibilité d'évoluer vers un réformisme révolutionnaire. Sans sauter dans le capitalisme ou revendiquer les libertés d'un modèle néolibéral.

Le 11 avril, tandis que les États-Unis et la Grande-Bretagne bombardaient l'Irak, le gouvernement de Fidel Castro prenait la décision de fusiller trois hommes accusés d'avoir voulu détourner un petit ferry vers Miami.
Ce jour-là devait commencer, après celles de 1994 et 1995, la 3e Conférence sur la nation et l'émigration à laquelle étaient invités plus de 700 Cubains de l'extérieur. Elle a finalement été annulée. Le 7 avril, un tribunal avait confirmé les peines, allant de douze à vingt-huit ans de prison, contre 75 opposants, accusés de comploter avec le chef de la section des intérêts des États-Unis à La Havane, James Cason.

LA PEINE DE MORT
En off, certains Cubains avouent leur opposition philosophique à la peine de mort et pensent même qu'il faudrait l'abolir car l'humanisme cubain et ce recours à la barbarie ne font pas la paire. Si la majorité de la population semble encore croire à son exemplarité en cas de meurtre, son utilisation pour punir trois hommes ayant tenté de détourner la navette entre Régla et La Havane a glacé les sangs. Quant aux sanctions d'emprisonnement, elles sont, en général, considérées comme disproportionnées.
Mais elles ont atteint leur but et créé un véritable choc dans la population.

Dans le centre de La Havane, on est frappé par une sensation indéfinissable d'immobilité. Les trous dans les chaussées sont toujours à la même place. Les murs n'ont pas été repeints depuis des années, les couleurs pastel sont devenues pisseuses, des pans entiers de murs sont menacés d'effondrement et, sur le Malecon, les façades exposées à la mer perdent leurs écailles de peinture.

Ici et là, on repeint, on étaye et on rafistole les maisons. Si la restauration de la vieille Havane a beaucoup avancé, l'essentiel de la capitale porte toujours les stigmates de la crise. Et pourtant, tout bouge.

LES AMERICAINES
Les grosses américaines d'avant la Révolution et les Lada soviétiques - une usine cubano-russe devrait produire la première Lada cubaine en 2004, à un rythme de 4 500 exemplaires par an - roulent toujours, parfois avec une queue puante de fumée noire due à un mauvais entretien ou au mélange inventé par les Cubains pour économiser l'essence.
Si, ici et là, on repeint, on étaye et on rafistole les maisons, si la restauration de la vieille Havane a beaucoup avancé, l'essentiel de la capitale porte toujours les stigmates de la crise. Et pourtant, tout bouge.
Beaucoup des vélos qui avaient envahi les rues en 1991 ont été raccrochés. Dans les rues, il y a beaucoup de monde, et même des embouteillages. L'impression de ville bombardée que donnait le centre est minorée par l'intense activé commerciale. Les magasins sont ouverts.

LES DOLLARS
Les cafétérias et les restaurants pullulent, en dollars ou en pesos cubains (alignés sur le cours du dollar, 23 pour 1). Plusieurs centres commerciaux, adaptation cubaine du mall américain, sont apparus et connaissent un grand succès. Frénésie de bouffe, pizzas, Coca-Cola et glaces, et d'achats, l'indispensable et l'inutile.
Les potagers urbains se sont largement développés dans la capitale lui fournissant une grande partie des légumes. Les marchés agricoles privés sont plutôt bien approvisionnés, porc et mouton, fruits et légumes, payables en pesos mais à des tarifs astronomiques, impossibles pour des salaires cubains.

La " libreta " existe toujours, assurant 2,5 kg de riz par personne et par mois, des haricots et des pois chiches, un litre d'huile, du savon de toilette et de la lessive, du dentifrice, huit oufs, un peu de café. Le reste, tout le reste, s'achète " dans la rue ", en dollars. Or, moins de 60 % des Cubains y ont directement accès. Il s'agit, pour l'essentiel, de ceux qui ont de la famille " de l'autre côté ", envois qui représentent désormais la deuxième source de devises de l'île, après le tourisme (1,8 million de visiteurs et 2 milliards de dollars) et avant le sucre. Pour les 40 % de la population ne possédant pas de billets verts, la vie est plus difficile encore.

Beaucoup cherchent des solutions qui font dire à Nelson, un mécanicien gagnant 290 pesos par mois : " Nous sommes tous, par nécessité, devenus un peu voleurs. Nous sommes dans l'illégalité quand nous réparons la voiture du voisin et qu'il nous donne 2 dollars, ou un ordinateur pour 5. Pareil si ma femme fait le ménage chez les autres pour 50 dollars par mois ou si mon fils fait le clown dans des fêtes d'anniversaire, en plus de son travail de garagiste.
Mais comment faire autrement que d'acheter au marché noir avec les dollars que nous gagnons au marché noir ? C'est une question de survie. Ce n'est pas ce que nous a appris la révolution mais ce n'est pas non plus ce que nous espérions d'elle. "

LES SOLUTIONS
Une situation qui a conduit le journal Trabajadores à se faire l'écho " des expériences en faveur de la légalité " pour " éliminer les causes et les conditions qui favorisent le délit ".
Les écarts sociaux progressent. Le chômage a considérablement augmenté, de même que le travail informel et précaire. Plutôt que de fermer, certaines petites entreprises reconvertissent leur personnel, telle cette clinique vétérinaire et de taxidermie qui fait faire de l'artisanat de macramé pour le tourisme à ses employés.
L'autorisation aux coopératives de production agricole de vendre leurs excédents, celle aussi de créer de petits restaurants privés ou de louer des chambres chez l'habitant avaient permis de relancer une certaine activité économique. Mais le gouvernement ne se décide pas à ouvrir vraiment le champ de certains services, et il a réduit progressivement ces espaces de liberté individuelle en instaurant une fiscalité délirante et des contrôles dissuasifs, additionnés au poids de la bureaucratie.

L'enrichissement d'une bourgeoisie renaissante qui, moyennant un petit investissement pour arranger un appartement et le louer, vit de ses rentes est une agression à la pauvreté générale. Les inégalités sont plus sensibles encore en province car les possibilités d'obtenir des dollars y sont moindres. Inégalités qui n'entrent pas dans l'éthique révolutionnaire, que le gouvernement ne parvient pas à endiguer, et qui provoquent un mécontentement réel et une forte aspiration au changement.
Ne pas toucher à l'éducation ou à la santé qui, pour tous les Cubains, sont des droits acquis mais relancer la production, ouvrir l'économie quotidienne en ne mettant pas d'obstacles insurmontables au développement des services, faire baisser les prix de l'alimentation et augmenter les salaires pour assurer un véritable pouvoir d'achat.

L'HISTOIRE
Pour tenter de comprendre ce qui se passe à Cuba, il faut aussi écouter des histoires de déchirures qui durent depuis près d'un demi-siècle.
Au moment de la Révolution, en 1959, le mari de Maria est parti pour les États-Unis. Maria avait vingt-trois ans, " fidéliste et révolutionnaire ", elle est restée. C'est en 1992 que sa fille Rosa tente de renouer avec son père.
La situation est critique. Avec son mari Luis, ils ont trois jeunes enfants et, seuls, quelques dollars peuvent assurer un minimum de dignité, " savon, riz, chaussures ", dit Luis. Le contact est fait et le père aide dans la mesure de ses moyens. En 1996, il tombe malade et propose à Maria, toujours officiellement son épouse, de venir le rejoindre dans le cadre du programme de " réunion des familles ".

Elle part en 1998 pour le nord de la Floride où il meurt en 2001. Maria est en visite " pour trois mois " chez ses enfants. Elle a grossi et, dans les yeux de cette femme jadis active et bavarde, faisant les queues pour assurer l'intendance de la famille, une flamme s'est éteinte. " Je vis dans une petite ville où je ne connais personne. Je ne parle pas anglais. Je ne conduis pas. Mais je touche la pension de mon mari et cela me permet d'aider un peu mes enfants. "

MANUEL
Manuel a dix ans et vit à La Havane avec sa mère, Xiomara. Il y a trois ans, son père, Paco, est parti au Venezuela dans le cadre de la coopération médicale entre les deux pays. Il y est resté. Manuel ne l'entend que de temps à autre par téléphone. Le père de Xiomara, parti au moment de l'exode de Camarioca en 1965, les a " réclamés ", Manuel et elle, sans succès, dans le cadre de la réunion des familles.
La deuxième épouse de Paco, Rita, et son autre fils, Enrique, âgé de quatre ans, espéraient être autorisés à rejoindre Paco à Caracas. Elle a fini par renoncer et elle a demandé le divorce à ce père virtuel qui envoie quelques dollars, chaque mois, à ses deux fils.

LA MER QUI SEPARE
Vies éclatées, morcelées. Par milliers. Une mer devenue mur de Berlin. Une désespérance liée aux politiques régissant la circulation des personnes. Liée au blocus états-unien qui limite les visas à 20 000 par an. Aux lois cubaines aussi qui délivrent les autorisations de voyage au compte-gouttes et exigent un départ définitif.
L'aspiration à partir est forte chez les jeunes. Ils ne voient pas quelle peut être leur place dans un pays vieillissant où les rênes de l'État - malgré un rajeunissement des ministres au début des années quatre-vingt-dix - et du PCC sont tenus par les mêmes qui ont libéré Cuba de la dictature en 1959.

LES PERSPECTIVES
La perspective d'un enfermement plus grand dans la résistance, dans une espèce d'autarcie monastique exigeant davantage de sacrifices, ne sourit guère aux générations nées après la Révolution. Ce sont eux qui participent majoritairement au " bombo " de l'ambassade états-unienne, ce tirage au sort d'une partie importante des visas. Ce sont les facilités accordées aux Cubains arrivant sur le territoire américain, droits que n'ont pas les autres immigrés, carte de séjour, logement, travail, études, et la possibilité d'obtenir rapidement des crédits pour la voiture ou l'achat d'une maison, qui les incitent à partir.

Entre panégyrique de la délation et film d'espionnage, l'un des thèmes, quotidiennement évoqué par la télévision cubaine, est celui des agents infiltrés. Cinq d'entre eux sont en prison à Miami et considérés comme des héros à La Havane.
Un livre raconte aussi l'infiltration des groupes d'opposants dans l'île. Plus récemment, la télévision a divulgué une cassette vidéo montrant, en 1997, Elizardo Sanchez, l'un des dissidents les plus connus en Europe, alias agent Juana, recevant une décoration des services cubains d'espionnage.

RETOUR DES ETATS UNIS
Eloy Gutierrez Menoyo a fait vingt-deux ans de prison pour activités contre-révolutionnaires et il a été libéré en 1986. Parti vivre à Miami, il est venu passer des vacances à Cuba et, le 7 juillet, à l'expiration de son visa, il a décidé de rester : " J'ai toujours demandé à vivre ici et on m'en a toujours refusé l'autorisation. J'ai donc décidé d'exercer mon droit et je suis resté.

Si j'obtiens gain de cause, je demanderai un espace légal pour une opposition indépendante des intérêts des puissances et des gouvernements étrangers. Je veux garder le droit au rêve et à l'espérance. Ici, on ne voulait pas du dollar et on l'a accepté, on ne voulait pas d'investissements étrangers et on les a acceptés, on ne veut pas de démocratisation mais je ne perds pas l'espoir. Je souhaite une opposition indépendante qui aurait un espace légal avec droit de réunion, d'affiliation, de libre expression, de circulation.
On parle ici de l'embargo nord-américain mais il existe un embargo sur les libertés et les droits du peuple cubain. Après quarante ans de parti unique, il faut faire bouger tout ça et réinventer la révolution. Les mots socialisme et révolution ne peuvent pas devenir des synonymes de dictature et de manque de liberté. "

Prix Sakharov du Parlement européen, Osvaldo Paya, du Mouvement chrétien de libération, affirme que les Cubains, " en se libérant de la culture de la peur, continuent de signer la pétition du plan Varela (plus de 11 000 signatures) réclamant l'organisation d'un référendum populaire pour démocratiser le système politique cubain ".

JEAN PAUL 2
On se souvient de la visite du pape Jean-Paul II à La Havane en 1998 qui, si elle n'a pas revitalisé la pratique religieuse des Cubains, a du moins élargi la liberté de culte. À l'occasion de la fête de la Vierge de la Charité du cuivre, début septembre, l'Église cubaine a publié une nouvelle Lettre pastorale des évêques.
Le texte évoque l'ouverture des années quatre-vingt-dix mais signale que ce processus " n'a pas favorisé les aspirations au pluralisme, à la tolérance et à l'ouverture " et que l'on assiste, au nom de la bataille des idées, au retour " du langage et des méthodes propres aux premières années de la révolution ", tout ce qui " ne coïncide pas avec la pensée officielle étant considéré comme manquant de légalité ".

Intellectuels et artistes, membres du Parti communiste cubain ou pas, évoquent la possibilité d'évoluer vers un réformisme révolutionnaire (...) en impliquant davantage la population dans la définition des besoins du pays.

L'Église lance, avec le cardinal Jaime Ortega, un des " papabili " latino-américains, " la bataille pour la réconciliation nationale ". Elle se propose " de soigner les blessures historiques des Cubains " et affirme que si elle n'adhère pas à un projet particulier, elle considère que les citoyens devraient avoir " la possibilité d'adhérer au projet de société qu'ils désirent ".

LE REFORMISME REVOLUTIONNAIRE
Intellectuels et artistes, membres du Parti communiste cubain ou pas, évoquent, de leur côté, la possibilité d'évoluer vers un réformisme révolutionnaire. Pas question de sauter dans le capitalisme ou de revendiquer les libertés d'un modèle néolibéral mais, en impliquant davantage la population dans la définition des besoins du pays, ils veulent réinventer le socialisme.

Loin de ce fruit d'un marxisme mal digéré, qui a manqué d'invention, de diversité ou d'esprit de recherche, pour se préparer à une ouverture qui permettrait d'amortir une éventuelle levée du blocus. Car ils sont bien conscients des difficultés économiques et idéologiques qu'il faudrait affronter avec l'arrivée de capitaux américains, et avec l'augmentation des échanges touristiques.

L'ATTENTE
Coincée entre ceux qui veulent voir se crucifier les Cubains sur l'autel de la dignité du monde et ceux qui souhaitent à Fidel Castro le sort de Ceausescu, Cuba survit.
Il y a déjà un certain temps que la révolution a été stoppée dans son élan par l'effondrement des pays socialistes, en 1989, par l'implosion de l'Union soviétique, en 1991, et par ses propres erreurs. Comme un oiseau mazouté, l'île est aujourd'hui engluée dans l'attente. Gérée au jour le jour, elle ne produit guère que pour sa subsistance et en quantité insuffisante.

CUBA SI
On peut crier devant les ambassades cubaines d'Europe " Cuba si, Castro no " en dénonçant les atteintes aux libertés.
Mais le crime auquel il est temps de mettre fin, c'est le blocus et la Helms Burton qui paralysent économie et politique, en exigeant leur levée inconditionnelle.
Permettre à Cuba d'accéder enfin à des lignes de crédit induira inévitablement des changements. Cela obligera Fidel Castro à ne plus recourir sans cesse à l'image de la forteresse assiégée et à démontrer qu'il peut répondre aux aspirations du peuple cubain.

C'est ce peuple qui, un jour, aura à décider de la réponse à donner à la phrase prononcée, lors de son procès en 1953, par le jeune avocat Castro : " L'histoire m'absoudra. "
Françoise Escarpit, l'Humanité su 01/10/2003

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