Après la Grèce et avant la Turquie, l’adhésion de Chypre confirme la volonté de l’Union Européenne à ne pas limiter son territoire à l’espace occidental chrétien. Chypre sera l’état le plus oriental de la future Union Européenne. Un état de culture grecque orthodoxe mais aussi turco musulmane.Etat déchiré depuis 1974 par une frontière intérieure séparant artificiellement les deux communautés grecques et turques de l’île, la réussite de l’adhésion chypriote sera un test dépassant et de loin la seule politique locale. Elle permettra à l’Europe, 10 ans après le lamentable échec de l’UE en Yougoslavie, de démontrer sa capacité à régler politiquement une crise intérieure européenne. Bruxelles observera à la loupe l’attitude d’Ankara. L’aide ou non de la Turquie à la résolution de la crise chypriote sera déterminante pour décider de son adhésion future.
CHYPRE DANS L'EUROPE La ligne qui divise Nicosie sépare la Turquie de Bruxelles a-t-on l’habitude de dire ici. Les Chypriotes, tant au nord qu’au sud voient dans l’adhésion un espoir de réunification. Au sud de l’île, même si l’on sait que l’adhésion ne se fera pas sans sacrifices (voir plus loin), la demande d’intégrer l’UE est très forte. Au nord, deux positions s’affrontent lourdement. Celle du gouvernement, hermétique à la Démocratie, refuse le moindre geste en faveur de la réunification. Celle du peuple, fortement demandeur d’intégration européenne et de réunification et qui assimile de plus en plus la partition à une prison. UNE INTOLERABLE PURIFICATION ETHNIQUE Lors de la conquête du nord par la Turquie, tous les habitants d’origine grecque du nord ont été expulsés et leur biens confisqués. Au sud, mis à part quelques communautés qui sont restées, la majorité des Chypriotes turcs ont fui vers le nord craignant une annexion du sud par le régime grec des colonels. C’est un traumatisme toujours présent parmi la population, même chez les jeunes nés après 1974. ECONOMIE Contrairement à la majorité des nouveaux candidats, l’île est prospère , le PIB est proche de celui de la Grèce et du Portugal, le taux de chômage est limité à 3%, l’inflation y est très faible (surtout dans cette partie de l’Europe) et la croissance (2,2%) bien supérieure à celle des grands pays de l’Europe des 15. Pourtant, Chypre pourrait, dans un premier temps, souffrir de l’intégration européenne. Outre le tourisme dont l’île tire 21% de son PIB, on estime à 15% la contribution des quelques 40000 sociétés « offshore » à l’économie de Chypre. Paradis des entreprises, les conditions offertes (taux d’imposition à 4,5%, exonération de TVA, de droits de douane et de charges sociales) sont peu compatibles avec le droit européen. A cela s’ajoute un secret bancaire propice aux soupçons de blanchiment d’argent sale. C’est peut être dans ce secteur bancaire que les deux parties de l’île se rejoignent quoique à un niveau fort différent. Chypre a déjà commencé à faire le ménage dans ce secteur mais a obtenu de l’UE une période dérogatoire jusqu’en 2005 pour les entreprises « offshore » déjà présentes. Un autre dossier préoccupe les Chypriotes dans leur vie quotidienne, c’est la TVA. De 8% en 1998, celle-ci est passée à 10% en 2000 puis à 15% cette année (taux minimal compatible avec la législation européenne). D’autres mesures fiscales sont venues compenser la perte prévisible de la manne des entreprises « offshore » comme l’augmentation des prix du carburant à la pompe de 30% en avril 2004. Le nord a quant à lui tout à gagner de la réunification ainsi que de l’adhésion. L’industrie touristique, quasi inexistante aujourd’hui, offre des possibilités grâce à un environnement préservé, ce qui inquiète déjà les grands ensembles touristiques du sud. On ignore à peu près tout des données économiques du nord. Seule certitude qui transpire de l’opacité des informations officielles, la situation économique de cette partie du territoire est catastrophique. L’assistance directe de la Turquie -laquelle doit surmonter bien d’autres difficultés- représente 64% du budget de l’état. L’énorme déséquilibre entre les deux zones fait craindre une émigration massive vers le sud. L'AVENIR DE L'ILE Les différents reposent d’abord sur les quelques 30 000 soldats turcs toujours en position sur le territoire de la RNTC. L’autre obstacle à la réunification réside dans l’opposition de la RNTC à la libre circulation des personnes. Les dirigeants du nord craignent à la fois le départ massif de leur population vers le sud ainsi que le retour des Chypriotes grecs vers leurs villages d’origine du nord rendant ainsi caduque l’artificielle partition. Une fois la réunification proclamée (quelle que soit la forme qu’elle prenne), apparaîtra le douloureux problème de l’indemnisation des populations déplacées et spoliées de leurs biens abandonnés de l’autre côté de la ligne de démarcation. Nul doute qu’il faudra là encore faire preuve de beaucoup de diplomatie pour éviter une flambée intercommunautaire que certains groupuscules minoritaires (tant turcs que grecs) n’hésiteraient pas à rallumer. La solution (transitoire) préconisée par la Communauté Européenne et qui a reçu l’aval de Kofi Annan pour l’ONU consiste en la création d’un état fédéral bi-communautaire sur le modèle belge. Quelle que soit l’issue des pourparlers, la clé est détenue par Ankara qui ne possède guère d’autre alternative que d’entériner et l’adhésion de l’ensemble de l’île et la réunification. Une opposition de la Turquie voire tout simplement un manque évident de zèle de sa part pour arriver à une solution compromettrait gravement et pour longtemps ses chances de rejoindre l’Union Européenne. Par ailleurs, l’économie turque on l’a vu se passerait volontiers du maintien sous perfusion de l’état fantoche de la RNTC.
Il semble aujourd’hui que, sauf coup de théâtre, la Turquie n’interviendra pas de façon positive dans ce dossier avant l’adhésion comme on aurait pu l’espérer.Toutefois, les responsables tant Chypriotes qu’Européens restent optimistes. Le chaud et froid soufflé par Ankara semble surtout destiné à faire monter les enchères dans un scénario dont l’issue est déjà tracée. Dernier point curieusement non abordé par Bruxelles : Chypre réunifiée retrouvera-t-elle sa souveraineté sur les 2,8% de son territoire occupés par des bases militaires britanniques ?
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