miroirs-Le Peintre Boucher
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Après quelques précurseurs, particulièrement chez les Vénitiens, c’est lui l’inventeur de ces jeunes femmes blondes, aux colliers de perles, aux chairs nacrées et aux seins teintés de léger carmin qui jouent des vagues, des nuages, des étoffes au milieu des fleurs, des animaux pacifiés, des décors olympiens ou champêtres. Sa fortune et son infortune.

Sa fortune car Boucher domine la peinture de son temps. Né en 1703, issu d’un milieu très modeste, parisien jusqu’au bout des pinceaux, qui ne quitta que très rarement la capitale. Remportant le prix de Rome, il ne pourra partir d’emblée dans la capitale italienne et un autre peintre, mieux en cour et oublié y partira à sa place. Quand il s’y rend par ses propres moyens il vit en vendant des petits tableaux.

Un tâcheron pour les marchands d’art. Même chose à Paris jusqu’à ce coup de dés : il décide pour se faire connaître de peindre une série de grandes toiles, des scènes mythologiques, gratuitement, pour un client, mais à la condition qu’il les montre. Succès. Les nymphes de Boucher séduisent.

Il gagne de l’argent et épouse Marie-Jeanne Buzeau, d’une riche famille et que l’on dit la plus belle femme de Paris. Curieusement, lui qui a peint tant de femmes, ne la peindra jamais et tout à son amour, il ne l’aurait jamais trompée quand les modèles les plus ravissants semblent avoir défilé dans son atelier. Heureux homme.
Heureux peintre. Sa carrière culmine quand la marquise de Pompadour, favorite royale en titre, le choisit. Il réalisera pour elle, entre autres, deux magnifiques et très grands tableaux, le Coucher du soleil et le Lever du soleil, exposés à la Wallace collection. Une débauche d’anges, de jolis seins, de blondeurs, de rose, de bleus profonds, d’aimables monstres marins sans compter un superbe Apollon. Un monde comme on en rêve, où comme le rêvent ces aristocrates que la guillotine attend, au soir du siècle des Lumières.
Les Lumières. Goûté par cette noblesse libertine mais hypocrite, dépravée, Boucher ne l’est pas par les philosophes.
Pour Rousseau, Voltaire, Diderot, sa peinture est ce qu’ils combattent. La légèreté, la frivolité de cette classe dominante et arrogante, confite dans ses privilèges, toute entière attachée à ses plaisirs, ignorant ou méprisant la misère du peuple, la justice, la soif de modernité de la bourgeoisie. Cette noblesse qui ne voit rien du cataclysme à venir quand bien même on a parfois l’étrange sentiment, comme chez Watteau, que ce monde va finir et que ces belles femmes et beaux seigneurs vivent dans un rêve dont ils vont devoir s’éveiller en place de Grève.

Boucher mourra avant la Révolution. Son épouse non. Le XIXe siècle semblera l’oublier comme une bonne part du XXe.



Il a laissé il est vrai quelque 1 000 tableaux, 10 000 dessins. Dans cette production de masse tout n’est pas du meilleur. On reproduira - son infortune -, des morceaux de choix d’un Boucher dépecé. Il sera bonbonnière, boîte de sucre ou de biscuits, coussin, éventail, porno d’avant le porno...

On oubliera quel peintre il est. La rigueur de la composition est à son service. Boucher tient sa peinture avec un métier extraordinaire. Au-dessus de ses contemporains. On ne retrouve pas chez Coypel, chez De Troy, quand même les sujets sont semblables et leur art admirable, la force de la construction, la même maîtrise de l’air, de la couleur, des personnages dans l’espace, la même science du dessin et des raccourcis.

Restent les questions des philosophes des Lumières. Mais que peint donc Boucher et à quoi ça rime, ces nymphes et autres fantaisies sorties tout droit d’Ovide et de ses Métamorphoses ?
Paradoxalement, c’est peut-être Diderot, qui, quoi qu’il en dise, tient une part de la réponse quand, dans un passage qui laisse pantois, de ses essais sur la peinture, il se plaît à imaginer ce qui se serait passé, dit-il, « si cet abominable christianisme ne s’était pas établi par le meurtre et par le sang (...).

Si notre enfer offrait autre chose que des gouffres de feux, des démons hideux et gothiques, des hurlements et des grincements de dents ; si nos tableaux pouvaient être autre chose que des scènes d’atrocités, un écorché, un pendu, un rôti, un grillé, une dégoûtante boucherie, si tous nos saintes et nos saints n’étaient pas voilés jusqu’au bout du nez (...). Si nos artistes n’étaient pas enchaînés et nos poètes contenus par les mots effrayants de sacrilège et de profanation ; si la Vierge Marie avait été la mère du plaisir (...).
Si aux noces de Cana, le Christ entre deux vins, un peu non-conformiste eût parcouru la gorge d’une des filles de noce et d’un doigt les fesses de Saint-Jean, incertain s’il resterait fidèle ou non à l’apôtre au menton ombragé d’un duvet léger : vous verriez ce qu’il en serait de nos peintres, de nos poètes et de nos statuaires »...
Mais, cher Denis Diderot, sauf votre respect, c’est un peu cela que Boucher a peint. Vous le saviez, peut-être, et à bien regarder notre début de siècle, c’est sans doute aussi, son irremplaçable présence et son actualité.

Maurice Ulrich ( l'Humanité du 16/10/2004)


L'enlévement d'Europe, 1732.
Dans l'oeuvre du peintre se font écho d'une débauche d'anges, de jolis seins, la blondeur, des roses et des bleus profonds...


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