Revue de presse : Daily dispatch. " L'archevêque Njongonkulu Ndungane a appelé à un changement urgent de la politique économique sud-africaine afin d'aider les pauvres. L'archevêque du Cap et principal dirigeant de l'Église anglicane dans le pays a déclaré que la politique économique actuelle ne bénéficiait qu'aux riches, les rendant encore plus riches et oppressant les pauvres. Selon Ndungane, en raison de l'injustice de cette politique économique, plus de la moitié de la population africaine vit encore dans la pauvreté et le dénuement. Bien que le gouvernement reconnaisse les injustices grandissantes, il ne fait rien pour y remédier. ÌIl n'y a pas de doute que sa base électorale souhaite que la justice économique soit sa principale priorité. Et pourtant, la politique menée par le gouvernement a pour conséquence plus de pauvreté pas moins, plus d'inégalités dans les revenus et les patrimoines, pas moinsÍ, a déclaré Ndungane. " LA TERRE L'impatience grandit dans les communautés rurales, alors que seulement 3 % des terres ont été redistribuées. Randfontein, envoyé spécial. Metsanangwama (Mpumalanga), envoyé spécial.Difficile de trouver le village de Metsanangwama sur la carte ! Pourtant, près de 10 000 personnes vivent dans cette localité du Mpumalanga (" Là où le soleil se lève ", en zoulou), tout au bout d'une piste ondulée, véritable torrent de boue au moment des pluies. La terre est difficile, les conditions d'existence sont souvent précaires. De l'autre côté du fleuve Moutse (que les afrikaners appellent Elands River), le contraste est saisissant. La terre est grasse, riche, fertile. Elle est partagée entre une vingtaine de fermiers blancs. Une situation qui résume à elle seule l'un des plus vastes problèmes de l'Afrique du Sud démocratique : celui de la redistribution des terres. En 2002, selon la Banque mondiale 83 % des terres agricoles et pratiquement la totalité des terres irriguées se trouvaient encore aux mains de la minorité blanche. En 1994, l'ANC avait promis la restitution de 30 % des terres dont avaient été spoliés les Noirs. Dix ans après, malgré la promulgation de textes de loi visant à mettre en place une véritable réforme agraire, on est loin du compte : seulement 3 % des terres ont effectivement été redistribuées. L'impatience, voire la colère, monte dans les communautés rurales. Jonas Mmakubyana, membre du conseil de la communauté de Metsanangwama, homme calme et réservé, refuse toute violence mais avoue son désarroi devant l'immobilisme des autorités. " Il y a deux ans, les envoyés du gouvernement nous ont réunis avec les fermiers blancs ", explique-t-il. " Pour ma part, j'ai dit qu'il n'y avait pas d'animosité mais un désir de justice. Nous sommes comme un piano, avec des touches noires et des touches blanches qui font partie de la même machine. Mais l'avocat des fermiers blancs a refusé toute discussion, et nous, nous n'avions pas d'homme de loi. Depuis, nous attendons qu'on nous redonne nos terres alors que nous avons tous les papiers qui montrent qu'elles nous appartenaient. " Jonas est arrivé là avec sa famille en 1948, au moment de la politique d'élimination des black spots (littéralement : " points noirs ") c'est-à-dire des communautés noires situées sur les terrains fertiles. Entre 1960 et 1983, plus de 3,3 millions de Noirs ont ainsi été chassés de chez eux et placés dans des Bantoustans. En 1948, Jonas avait cinq ans. Il se souvient : " Il n'y avait pas d'eau potable, les grenouilles logeaient dans nos bidons et la première école n'a été construite qu'en 1952. " Andrees Matlala, l'ancêtre du village (il est né en 1914) se souvient lui aussi comment, avec sa famille, on leur a donné une semaine pour quitter les lieux, comment ils ont été expulsés une seconde fois pour se retrouver finalement à Metsanangwama. Plus jeune, John Malefo, né en 1932, se rappelle " combien on était fiers de nos récoltes.Un jour que j'étais au grand magasin de Marble Hall (ville la plus proche - NDLR), on m'a dit : " Tu préviendras ton père que vous devez partir le 10 mai pour aller où on vous dira. " Depuis 1994 on s'est mis à espérer. Pourtant, on attend toujours. Bien sûr, il n'y a plus les pass (papiers d'identité mis en place par le régime d'apartheid, que tout Noir devait avoir avec lui sous peine d'arrestation - NDLR), mais on vit pareil qu'avant. " Eizeck, le visage fatigué, se veut conciliant : " Les fermiers blancs doivent comprendre que nous voulons retrouver la propriété de nos terres mais qu'ils pourront continuer à travailler dessus. On ne veut pas les chasser. Ils doivent savoir que ces terres ne leur appartiennent pas, c'est tout. On en a assez des promesses. On ne veut pas faire comme au Zimbabwe, mais il ne faut pas qu'ils nous poussent trop ! " Au sein de cette communauté, Jerry Napo, cinquante-quatre ans, a eu plus de chance. Il a pu récupérer, en février, un terrain de 520 hectares pas très loin de Pretoria, qui appartenait à son grand-père et où il compte développer maintenant un projet touristique ainsi qu'un élevage de volailles. Loin de se désolidariser des autres habitants, il souhaite " que le gouvernement mette en place un nouveau dispositif pour que, comme il l'annonce, la réforme agraire soit terminée en 2005 ". Les relations sont parfois extrêmement tendues dans la région. Certains fermiers blancs semblent oublier que l'apartheid est mort. Ainsi, Mark Crossley, trente-cinq ans, patron d'une ferme-élevage d'animaux sauvages, a récemment été inculpé du meurtre d'un de ses anciens employés. Nelson Shisane, trente-huit ans, est revenu début février sur la ferme-élevage d'Engedi, d'où il avait été licencié à la fin 2003 après une querelle avec son patron. Selon le quotidien de Johannesburg, The Star, Shisane venait récupérer des effets personnels, après avoir été déjà éconduit par son ex-patron une semaine plus tôt. Il a alors été agressé et roué de coups. " Après les coups, il semble que M. Shisane ait été ligoté, chargé sur un véhicule et transporté 15 km plus loin au Mokwalo White Lion Project, où il a été jeté par-dessus un grillage dans l'enclos aux lions ", a déclaré la police dans un communiqué. Selon un porte-parole de la police, " le fermier et trois de ses employés seraient alors restés là, regardant le lion le déchiqueter, puis le traîner dans la brousse épaisse ". L'incident est d'une " brutalité exceptionnelle ", mais rappelle au pays qu'en dépit des progrès de dix ans de démocratie, exploitation, violence et cruauté sont encore fréquents à l'encontre d'ouvriers agricoles vulnérables, estime la puissante confédération syndicale COSATU. " Beaucoup de fermiers traitent toujours leurs ouvriers aussi mal que sous l'apartheid. Ils sont traités en esclaves, et souvent payés en dessous du salaire minimum " de 650 rands (un peu plus de 80 euros par mois), mis en place en 2003 pour ce groupe socioprofessionnel, l'un des plus défavorisés du pays. En 2003, la Commission sud-africaine des droits de l'homme (la SAHRC) a dressé un sombre tableau des conditions et droits des ouvriers agricoles (presque exclusivement des Noirs) exploités, abusés, isolés, à la merci des employeurs (le plus souvent des Blancs), et sans connaissance ou recours des lois les protégeant. Les " boers ", les fermiers afrikaners, ont créé le Transvaal Agricultural Union (TAU) pour défendre bec et ongles leurs privilèges, refusant toute réforme agraire et pratiquant une obstruction systématique. Ils sont néanmoins minoritaires. Lourie Bosman, chargé de la réforme agraire au sein de l'Agri-Sa, principal syndicat des fermiers, qui possède lui-même une exploitation dans le Mpumalanga, estime que " la redistribution des terres se fait lentement. Contrairement au TAU, qui est très conservateur et ne reconnaît pas le gouvernement, l'Agri-Sa veut la stabilité du pays ; c'est pourquoi nous appuyons la réforme et nous travaillons avec le gouvernement ". Il apprécie surtout que le prix des terrains soit " lié au libre marché et pas sous une forme socialiste, comme au Zimbabwe ". Mais il ne cache pas ses inquiétudes : " Le gouvernement ne dispose pas d'un budget suffisant. " Si le principe de base est l'achat, au coût du marché, de terres mises en vente volontairement par les fermiers, le gouvernement peut également faire offre d'achat pour les redistribuer, notamment à ceux qui ont été victimes d'expulsion. Se posent donc les problèmes de l'accès à la propriété pour les plus pauvres et les plus démunis (le gouvernement donne 2 000 euros à ceux qui sont en mesure de mobiliser 500 euros !) et, concernant les fermes dites commerciales, la qualification des nouveaux fermiers. " Les gens à qui on a redonné une terre viennent souvent de la ville, ils ne connaissent pas le travail de la terre et le succès est donc faible, estime Lourie Bosman. Si cela devait continuer, on risque de ne plus produire suffisamment de nourriture pour le pays. Il faut qu'il y ait un apprentissage. " Bosman, qui emploie dix travailleurs agricoles en permanence et vingt saisonniers, se dit prêt à aider les travailleurs qui se trouvent sur sa ferme, par exemple en établissant un lien commercial avec eux, " plutôt que les laisser seuls ". Le mécontentement grandissant a amené la création d'un mouvement des sans-terre (le Landless People's Movment, LPM) qui demande notamment l'expropriation sans compensation des grands propriétaires terriens blancs qui ne cultivent pas directement leurs domaines. Mais, en Afrique du sud, certains considèrent ce mouvement comme populiste, auquel adhèrent surtout les habitants des " camps de squatters " qui veulent avant tout pouvoir bâtir une maison. Le LPM brandit en tout cas la menace d'occupation des fermes et d'installation de familles. D'autres associations, tel le Mouvement de l'accès à la terre (Land Access Movment, le Lamosa), font aussi pression, tout en organisant des ateliers de formation pour obtenir les terres et savoir les mettre en valeur. Très certainement inquiet de la tournure que peuvent prendre les choses, et poussé également par la Cosatu et par le parti communiste (SACP), le gouvernement sud-africain a débloqué récemment des fonds importants en faveur des fermiers. Mais il y a urgence. Le sage Jonas Mmakubyana le dit : " Nous ne voulons pas attaquer les fermiers ni violer la Constitution. Mais s'il n'y a pas d'alternatives, nous envahirons les terres. " Pierre Barbancey, L'Humanité du 11/04/2004
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