Le 11 février 1990, des millions de femmes et d'hommes à travers la planète regardent la télévision les yeux mouillés de larmes.Un homme, le plus vieux prisonnier politique du monde, sort de vingt-sept ans de bagne. Cet homme, Nelson Mandela, va devenir, en mai 1994, président de tous les Sud-Africains. Dans son discours d'investiture, il fixe le cap : " Construire une société dans laquelle tous les Sud-Africains, noirs et blancs, pourront marcher la tête haute, une nation arc-en-ciel en paix avec elle-même et avec le monde. " Imagine-t-on assez l'ampleur du défi pour ce pays alors saigné par l'une des plus grandes violences faite à l'humanité, l'apartheid ? Dix ans plus tard, l'Afrique du Sud est toujours sur ce chemin difficile, bataillant dans d'extrêmes contradictions pour éradiquer les discriminations, la violence, la pauvreté, l'analphabétisme, le sida, et défricher les voies de son développement. LE SIDA Alors que cinq millions de Sud-africains sont séropositifs, les traitements antirétroviraux vont enfin être distribués. Empangeni, envoyé spécial. " Quand je viens dans cette salle, je ne peux m'empêcher de penser que le président insulte le praticien de terrain que je suis en affirmant que personne dans son entourage n'est mort du sida. Moi, j'en vois tous les jours. " Du regard, le docteur Kapongo invite à constater. Salle B du service pédiatrique de l'hôpital de Ngwelezena. Des lits haut perchés aux barreaux blancs. Des mères de familles veillant, le teint fatigué, la mine parfois désespérée. Quarante-cinq enfants, dont la moitié contaminés par le virus du SIDA. " La plupart sont admis pour des pneumonies, puis cela dégénère vite... " Le docteur Kapongo, natif de Kinshasa, dirige depuis cinq ans les services pédiatriques des deux hôpitaux d'Empangeni (Empangeni Hospital, l'ancien " pour Blancs seulement ", et Ngwelezena, l'ancien " pour Noirs "), situé en plein pays zoulou (Kwazulu-Natal), au cour d'un bassin de population de 800 000 personnes, à 150 kilomètres au nord-est de Durban. Contre le sida, il est un combattant de la ligne de front. Les communiqués de victoire y sont rares. Pour convaincre de l'état d'urgence que vit l'Afrique du Sud, et plus particulièrement le Kwazulu-Natal, la région la plus peuplée (9,5 millions d'habitants) et la plus touchée du pays, Kapongo nous emmène dans son QG, son bureau dans Empangeni Hospital. Il s'empare de son ordinateur portable, ouvre un fichier : des chiffres, des statistiques, des colonnes... Lors des examens prénataux, 78 % des femmes acceptent de pratiquer le test, mais un quart refusent d'en connaître le résultat. Premier constat : 41 % des femmes enceintes, soit des dizaines de milliers, restent dans l'ignorance. " Difficile de les soigner, dès lors... ", constate amèrement Kapongo. Quant aux futures mamans volontaires et désireuses de savoir, 36 % d'entre elles apprennent qu'elles sont séropositives. Il ouvre un autre fichier : taux de mortalité infantile moyen de 42 pour mille, taux de mortalité chez les enfants séropositifs de 354 pour mille... Le pays compte plus de cinq millions de personnes infectées. Un million de Sud-Africains ont déjà succombé. Face à ces terrifiantes réalités, le docteur Kapongo est un général de la santé qui se sent parfois seul. Et lorsque Thabo Mbeki, le président de la République, nie le lien de cause à effet entre infection et mortalité, et refuse la mise à disposition des traitements antirétroviraux (ARV), il fulmine. " Moi, des morts du sida, j'en vois tous les jours ", répète-t-il. Parmi les 10 000 enfants qui naissent chaque année à Empangeni Hospital, des centaines n'atteignent pas l'âge de trois ans. Kapongo comprend d'autant moins l'aveuglement coupable, criminel même, du gouvernement que ce dernier " ne mégote pas sur les moyens " en matière de santé publique. " À chaque fois que j'ai fait des demandes de crédits ou d'équipements, j'ai reçu un accord ", assure le médecin.Afin d'endiguer l'exil des professionnels de santé, le gouvernement leur offre des rémunérations intéressantes, vu le niveau de vie du pays : 1 150 euros pour un praticien, le double pour un chef de service. Les consultations prénatales à Empangeni Hospital peuvent ainsi compter sur six médecins qualifiés et expérimentés. Faute d'antirétroviraux, la Névarapine représente, depuis 2002, une lueur d'espoir pour les femmes enceintes : faute de ce médicament, 25 % des femmes séropositives transmettent le virus aux nouveau-nés. Une prise dans les quarante-huit heures suivant la naissance permet de diminuer de moitié le taux de transmission. Des milliers de vie ainsi sauvées, mais trop peu encore au regard de celles qui pourraient l'être grâce aux antirétroviraux. C'est justement sur ce front qu'est intervenue une bonne nouvelle. Le docteur Kapongo a reçu un courrier du gouvernement provincial du Kwazulu-Natal (dirigé par l'Inkhata de Mangosuthu Buthelezi) annonçant l'arrivée prochaine des fameux ARV. Réticent jusqu'alors, l'exécutif régional a fini par céder à la pression exercée par les associations et les personnels de santé. La province du Cap-Ouest, la moins atteinte du pays, a elle aussi lancé son propre programme. Surtout, il y a quelques semaines, alors que le thème du sida occupait, avec le chômage et la criminalité, le devant de la scène électorale, la province de Gauteng (Johannesburg) a annoncé sa conversion aux antirétroviraux. Or, contrairement aux deux premières, celle-ci est dirigée par l'ANC. Un désaveu cinglant pour le gouvernement central de Thabo Mbeki, obligé de rendre les armes. Reste également en suspens la question de la prévention, qui se heurte à des obstacles " culturels " ou " religieux ". " Nous avons mené une enquête dans un hôpital : 80 % des femmes pensaient que le préservatif n'est pas utile. Les milieux catholiques condamnent toujours l'emploi du préservatif, alors que Desmond Tutu (archevêque anglican - NDLR) est venu dire à la télé qu'il fallait absolument l'utiliser : sur le terrain, on ressent la différence ", explique Nhlanhla, responsable des projets pour Thandanani. Dans les régions les plus reculées d'Afrique du Sud se propage la croyance mortifère que le sida peut se guérir grâce à une relation sexuelle avec une fille vierge. Pour Emma Mortimer, de l'association Thandanani, le chapitre ARV n'est pas clos pour autant : " Le problème n'est pas seulement de les mettre à disposition. Qui va les payer ? Les gens malades sont pour la plupart très pauvres. " Satisfait de cette nouvelle donne, le docteur Kapongo n'en est pas moins conscient de l'ampleur de la tâche qui s'annonce : " Aucun pays au monde n'a eu à faire face à un tel programme. Rendez-vous compte : cinq millions d'individus ! " Pierre Barbancey, L'Humanité du 11/04/2004
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